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Le politique dans le piège du numérique

Written by Maxime Ait Kaki | Aug 14, 2018 4:54:00 AM

Face à la pression conjuguée des lobbies des cyber-technologies et d’un marketing politique acquis aux vertus du big data, le politique a fait sien le dogme du « tout numérique », n’hésitant pas à lui prêter des vertus multiformes de nature à remédier aux maux de la société. Mais ne doit-il pas à présent reconsidérer sa position, tandis que le nombre de scandales et de rumeurs colportés par le biais de la technologie numérique en le prenant lui-même pour cible, tend à augmenter considérablement au point d’accaparer le débat public et nuire à sa crédibilité ?

La construction d’un mythe politique sous influence

Depuis le début des années 2000 et l’entrée massive d’internet dans les foyers français, le numérique s’est imposé comme une innovation participant d’un mouvement inéluctable de l’histoire. Pris dans le tourbillon euphorisant de cette technologie, le politique s’en est emparé comme une évidence, sans véritablement en questionner le sens. Le numérique a fait florès au point de devenir un marqueur de la rhétorique de gouvernance de ces deux dernières décennies. Face à la béance idéologique laissée par les décombres de la Guerre froide et la défiance grandissante à l’égard des institutions, il est apparu comme un credo de substitution à même de réenchanter la relation entre le pouvoir et les citoyens. D’aucuns y ont vu l’espoir d’une perspective « progressiste » régénérée, porteuse de futures luttes émancipatrices. Fort de cette légitimité quasi incontestée, le numérique s’est ainsi vu inscrire dans l’agenda politique et l’action gouvernementale à la faveur de la mise sur pied en 2010 d’un secrétariat d’Etat ad hoc en charge de la Prospective et du Développement de l’Economie numérique (sous François Fillon), lequel a cédé sa place en 2012 à un ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique (sous Jean-Marc Ayrault).

Le passage d’Emmanuel Macron au sein de ce ministère a été un moment culminant de cette montée en puissance du numérique. Porté par les startuppers de la French Tech et les lobbies du numérique avec lesquels il a noué d’importants liens, le jeune ministre « connecté » lance le concept de « République numérique » fondée sur la devise : « Liberté d’innover, Egalité des droits, Fraternité d’un numérique accessible à tous ». Collaborative, non-polluante et innovante, cette « gouvernance 2.0 » est présentée comme un instrument de modernisation de l’Etat et de création de la prospérité économique. Une promesse qui préfigure son storytelling de campagne autour de la thématique du « nouveau monde ».

Le politique dans le viseur du numérique

Mais loin d’apaiser le climat de défiance à l’égard du politique, le numérique le stimule, l’aiguise, l’accentue. L’essor de cette technologie redonne aux citoyens le goût du débat politique, de la confrontation d’idées et d’une certaine critique immodérée. Le succès des plateformes collaboratives, des réseaux sociaux, des forums et autres blogs marque l’avènement d’un nouvel espace de « délibération » à travers lequel la société civile veut signifier sa soif d’indépendance à l’égard du politique. L’actualité y est abondamment partagée et commentée, les faits et gestes des politiques y sont scrutés, disséqués et analysés sans complaisance. Las des « affaires » et des « scandales », les citoyens refusent de s’en remettre aveuglement à leurs dirigeants ; ils ne souhaitent plus leur confier de mandats électoraux sans avoir leur mot à dire. Cette reprise en main citoyenne du débat voit naître toute une génération de « faiseurs d’information », entre le journalisme low cost et la dénonciation malsaine. Cyber-reporters, vidéastes amateurs et autres donneurs d’alerte improvisés traquent le pouvoir dans les moindres coins et recoins, à l’affût d’un faux-pas ou d’une défaillance.  

L’irruption des outils digitaux dans la sphère publique, prenant peu à peu l’allure d’une intrusion subreptice dans l’intimité du pouvoir, alimente une forme de voyeurisme, exacerbée par les partis pris idéologiques et les appartenances partisanes. Car loin d’être un espace neutre et désintéressé, l’arène cybernétique est un lieu d’affrontement. Chaque camp y a désigné son adversaire et s’efforce de le déstabiliser à coups de visuels compromettants, de rumeurs et de fausses informations.

Derrière sa façade idyllique de technologie participative et collaborative, le numérique est aussi un instrument politique au service de besognes manipulatoires de contre-information et de désinformation dignes des grands films d’espionnage. La récente polémique suscitée par l’enquête de l’ONG européenne EU Disinfo Lab sur une supposée influence des comptes russophiles Twitter, visant à orienter l’opinion durant les révélations de l’affaire Benalla, illustre, si besoin est, cet aspect peu reluisant de l’instrumentalisation du numérique.  

Numérique et politique : vers la fin d’une lune de miel ?

Dans un univers virtuel où les circuits des données échappent au visible et se ramifient dans les sinuosités du big data, toute quête de sens se heurte inexorablement à une complexité technique ardue. La multiplication sans précédent de scandales portés à la connaissance du public par le biais plus ou moins direct du numérique pose la question du mode de cheminement des sources (email, MMS, réseaux sociaux ou autre) ainsi que celle des motivations de leurs auteurs et de leurs destinateurs. En effet, ladite technologie tend insidieusement à gommer les frontières entre le journalisme professionnel et le cyberjournalisme amateur tout en renforçant la présomption de collusion entre le journalisme d’investigation et les « donneurs d’alerte ».

A l’aune de cette évolution notable qui les affecte au premier chef et contribue à renforcer la méfiance à leur égard, les politiques ne peuvent vanter d’un côté les mérites d’une technologie présentée comme un remède contre la crise de la représentation, le chômage, la pollution et ignorer ou minimiser de l’autre tous les inconvénients liés à son caractère intrusif, insaisissable et manipulatoire. Alors que l’Assemblée nationale vient d’adopter une loi interdisant l’utilisation des téléphones portables dans les écoles primaires et les collèges, le gouvernement ne doit-il pas reconsidérer sa politique du « tout numérique », non pour remettre en cause toutes ses avancées indéniables, mais pour que celles-ci ne cannibalisent pas l’essentiel du débat public et ne tiennent pas lieu d’ultime horizon émancipateur de la cause citoyenne ? Car si le politique a vocation à orienter comme il l’entend – souverainement – le débat sur l’expression que doit revêtir tout usage de la technologie, a contrario la technologie n’est pas fondée à dicter sa conduite au politique. 

 

Photo : © VOISIN/PHANIE/Via AFP