Le patriarcat, un système économique à démonter

Le patriarcat, un système économique à démonter

En participant à la revue Questions féministes, Beauvoir valide le parti pris des jeunes chercheuses qui l'entourent : celui d'un féminisme matérialiste, ne se limitant pas aux niveaux idéologiques ou discursifs mais analysant en quoi la domination masculine est aussi affaire d'intérêts bien concrets.

Si sollicitée fût-elle, la phrase ouvrant le chapitre « Enfance » du Deuxième Sexe demeure révolutionnaire et stratégique : « On ne naît pas femme, on le devient. » Elle marque la rupture fondamentale de Simone de Beauvoir avec la pensée naturaliste qui prédominait alors, attribuant les différences constatées entre hommes et femmes à un donné de nature hors de toute société, immuable et figé. Ce faisant, Beauvoir posa les jalons d'une analyse féministe du genre, plus de vingt ans avant que le concept de genre ne soit formulé. Mais on aurait tort de réduire à cela son héritage féministe. Car elle ouvrit bien d'autres perspectives dès l'introduction du Deuxième Sexe - la nécessité pour les femmes de se réapproprier leur histoire, leur plus grande légitimité à travailler sur les problématiques du genre que les hommes, les similitudes et différences entre les oppressions liées à l'origine sociale, à la « race (1) » et au genre, les processus d'« altérisation » des femmes et plus largement des dominé-e-s . Enfin, c'est peut-être si évident que l'on finirait par l'oublier, elle s'empara d'objets jusque-là considérés comme politiquement illégitimes.

Politiser le corps des femmes

Dans le Manifeste des 34 3 (paru le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur ), Beauvoir écrit à propos de l'avortement : « C'est une affaire de bonnes femmes, quelque chose comme la cuisine, les langes, quelque chose de sale Lutter pour obtenir l'avortement libre et gratuit, cela a l'air dérisoire ou mesquin. » Ce « quelque chose de sale » accède avec Beauvoir dès 1949 au rang de chose sérieuse, traitée dignement, donnant aux femmes le sentiment que ce qu'elles vivent mérite d'être analysé. Plus encore, un sentiment d'appartenance à une communauté politique est alors insufflé aux femmes : chaque vie vécue dans la solitude, ces petits morceaux de mosaïque que chaque femme dessine, Beauvoir les rassemble, permettant de voir l'ensemble du tableau. Ce tableau du début des années 1950 en France, c'est celui de l'oppression, du sentiment d'indignité, de la honte, du confinement dans la sphère domestique, des corps appropriés. Ce corps sera un des grands motifs d'engagement de Beauvoir pour la lutte féministe, le combat pour l'avortement libre et gratuit étant, selon elle, « l'exigence la plus élémentaire, ce sans quoi le combat politique ne peut même pas commencer ».

En 1949, elle analysait ce corps au prisme d'une « division des sexes » conçue comme « donné biologique (2) » à partir duquel se construiraient le féminin et le masculin. Pour autant, elle laisse entrevoir très tôt les prémices d'une lecture pleinement sociale du genre, débarrassée de toutes ses scories naturalistes. Dans un entretien en 1965 avec Francis Jeanson, Beauvoir admet l'existence d'une « masculinité première » et d'une « féminité première » par rapport auxquelles hommes et femmes auraient à se situer ; mais elle précise : « à condition d'entendre par première ce qui leur est livré immédiatement dans leur éducation ». Et d'ajouter : « Je suis radicalement féministe en ce sens que je réduis radicalement la différence en tant que donnée ayant une importance par elle-même (3). » C'est cette voie qu'emprunteront des chercheuses féministes radicales matérialistes, telles que Christine Delphy, Colette Guillaumin ou Nicole-Claude Mathieu, rejointes par Beauvoir à la fondation de Questions féministes en 1977, qui deviendra Nouvelles questions féministes en 1981. Comme l'écrit Sylvie Chaperon : « Entre les différentialistes et les matérialistes de Questions féministes, Beauvoir a clairement choisi son camp (4). »

« Abattre toute la forêt » : les Questions féministes

Dans l'éditorial du premier numéro de Questions féministes, dont Beauvoir est alors directrice de publication, on saisit ce qui la relie à ces jeunes intellectuelles militantes d'alors. Le projet féministe radical dont se réclament ces dernières « se donne comme préalable de rester sur le terrain que les premières féministes ont conquis contre l'idéologie naturaliste (5) ». Il leur faut alors récuser la lecture essentialiste pensant les femmes en dehors de tout contexte social, et lutter contre les discours faisant de « la Femme » un être ontologiquement différent de « l'Homme ». Plus encore, il ne s'agit rien de moins que de lutter pour la fin du système de genre. Beauvoir en avait l'intuition dès 1965, lorsqu'elle évoquait l'impossibilité d'éduquer une fille ou un garçon en dehors de ce système, sans « abattre toute la forêt (6) » au préalable - et c'est peut-être autour de cette nécessité d'abolir le genre, donc les catégories « femme » et « homme », que les débats sont encore actuellement les plus sensibles.

La destruction de « la différence des sexes », élément fondamental du féminisme radical à la création de la revue, a plusieurs implications. Détruire une croyance en la différence des sexes n'exprime nullement la volonté d'accéder à une sorte « d'indifférenciation », à un monde où « tout le monde se ressemblerait », comme on peut parfois l'entendre. Il ne s'agit pas de réduire l'humanité à une seule manière d'être humain, mais de refuser de la réduire à deux manières d'être humain, deux classes, femme ou homme. Car le rapport hiérarchique qui constitue ces deux classes a besoin des « différences » pour se perpétuer, et exige de signifier l'appartenance des individus à l'une ou à l'autre des catégories avec des éléments réputés incontestables (une nature, une essence) : « Il faut donc bien qu'elle [la femme] apparaisse "naturellement inférieure" pour qu'il soit possible de la dominer sans qu'il y ait d'injustice (7). »

La famille comme mode de production

Mais, si cette approche est « matérialiste », c'est qu'elle ne se limite pas aux niveaux idéologiques ou discursifs : elle les envisage comme les produits des rapports sociaux. Les femmes et les hommes sont pensés comme deux groupes sociaux, analysés dans leur dimension matérielle et concrète. Christine Delphy peut ainsi comprendre que les inégalités face au travail ménager ne sont pas le simple résultat d'une « répartition injuste des tâches ennuyeuses (8) » et que la famille, sous sa « touchante sentimentalité », cache des relations d'intérêt. Grâce à ces renversements, elle conçoit dès les années 1970 le patriarcat comme un système de subordination des femmes aux hommes, reposant sur un mode de production domestique.

Ce matérialisme est un trait saillant chez ces chercheuses dès la création de Questions féministes. Il permet d'éviter l'aveuglement à l'égard du caractère systémique de la domination des hommes sur les femmes. Sans lui, « chacun des traits de la relation est isolé et réduit à l'état d'exception ou de bavure (9) ». Domine alors une lecture en termes de « mentalités » inégalitaires ou machistes que l'on pourrait réformer par l'éducation, les mots, ou simplement en le décrétant. Il suffirait alors de dire « mon corps m'appartient » pour que mon corps m'appartienne, ou que les hommes comprennent à quel point il est injuste que les femmes assurent en majorité les tâches ménagères pour qu'ils se saisissent d'un balai. En somme, un peu de volonté ou de pédagogie conduirait à l'effondrement de toute une structure patriarcale qui s'exprime pourtant à travers les institutions politiques, médicales, légales. Et il faudrait alors « entreprendre l'éducation des patrons et managers afin qu'ils prennent leur part de la tâche usinière ou dactylographique » pour que l'on ait enfin « une société souriante ». Hélas ! il est patent que les choses ne fonctionnent pas ainsi. C'est pour cela que la revue Questions féministes a été créée : qu'advienne « une science féministe » et qu'en un lieu, au moins, il soit possible d'imaginer que l'on pu isse, un jour, abattre toute la forêt. Comme l'écrit Christine Delphy, « la capacité d'imaginer un monde autre est un élément essentiel de la démarche scientifique », qui est « indispensable à l'analyse du présent (10) ».

Doctorante en sociologie à l'université de Poitiers, Sabine Lambert est membre du laboratoire GRESCO.

(1) Le terme « race » est évidemment employé ici dans une acception sociologique et non naturaliste.

(2) Le Deuxième Sexe, éd. Gallimard, 1976, vol. I.

(3) Beauvoir, Éliane Lecarme-Tabone et Jean-Louis Jeannelle (dir.), éd. Cahier de l'Herne, 2012.

(4) Ibid.

(5) Questions féministes, 1977-1980, éd. Syllepse, 2012.

(6) Beauvoir, op. cit.

(7) Ibid.

(8) L'Ennemi principal 1. Économie politique du patriarcat, Christine Delphy, éd. Syllepse, 2013.

(9) Sexe, race et pratique du pouvoir. L'Idée de Nature, Colette Guillaumin, éd. Côté-femmes, 1992.

(10) L'Ennemi principal 2, op. cit.

 

Photo : Unes du magazine Questions féministes © DR

Entretien

Photo : Frantz Olivié © DR

Frantz Olivié :
« La financiarisation du livre est en train de produire une culture d'aéroport inepte »

Nos livres

À lire : Poésie, etc., Guy Debord, éd. L'Échappée, « La Librairie de Guy Debord », 528 p., 24 E.

Supplément web

Chaque numéro du Nouveau Magazine littéraire est complété d'articles en accès libre à lire sur ce site internet. 

MAI :

► Roberto Bolaño, et de deux : en complément de l'ensemble « Il faut relire » consacré à l'écrivain

► Entretien avec Jacopo Rasmi : avec Yves Citton, il signe l'essai Générations collapsonautes