Le passé de la Finlande, façon Paasilinna

Le passé de la Finlande, façon Paasilinna

L'écrivain finlandais Arto Paasilinna est mort ce mardi à l'âge de 76 ans. En hommage, Le Nouveau Magazine Littéraire publie une archive consacrée à son roman Sang chaud, nerfs d'acier, qui raconte près d'un siècle de l'histoire de la Finlande.

« Les humains en général sont un peu fous, d'une manière touchante, et les Finlandais plus encore, peut-être, que les autres » confiait l'écrivain finlandais Arto Paasilinna à l'AFP en 2005. Devenu célèbre  grâce à son roman Le lièvre de Vatanen, il est mort à l'âge de 76 ans. Il était l’auteur de 35 oeuvres et a vendu huit millions de livres en plus de 50 ans de carrière. 

Problème pour les prochaines annales du BEPC : Arto Paasilinna publie un roman par an ; de 1989 à 2007, Denoël n'en traduisit qu'un tous les deux ans, et, depuis, un chaque année. Sachant que Paasilinna, né en 1942 en Laponie, a l'intention de vivre centenaire – Linnea Lindeman, chamane d'Ostrobotnie, le lui a promis – quelle accélération faudrait-il impulser au rythme de publication pour rattraper le temps perdu ? Ceux à qui Linnea n'a rien promis sont en droit de s'impatienter.

Arto Paasilinna est finlandais et écrit en finnois, même si on a longtemps cru le contraire. Anne Colin du Terrail est sa fidèle traductrice, elle sait prêter à son auteur une vraie langue d'écrivain, un style que nous prenons pour le sien, limpide, simple, qui préserve cependant un exotisme délicieux par le truchement de noms propres nombreux et spectaculaires. Paasilinna est un ogre, un loup des steppes, un ours mal léché et un formidable conteur qui, depuis Le Lièvre de Vatanen, nous enchante par sa truculence, sa drôlerie, et son culot à ne jamais renoncer au picaresque, à la démesure : la Finlande que nous ne connaissons qu'à travers lui nous apparaît comme la cour des miracles de héros bruts de décoffrage, tonitruants, toniques truands écervelés, ne craignant ni la vie, ni la mort, ni le jugement de Dieu. Et voilà-t-il pas qu'il nous livre, avec Sang chaud, nerfs d'acier, traduction presque littérale du finnois Kylmät hermot, kuuma veri, « Nerf glacé, sang chaud », puisqu'on vous le dit, un roman assagi qui, à travers le destin d'Antti Kokkoluoto, né en 1918, promis à mourir tranquille le 12 juillet 1990, raconte près d'un siècle de l'histoire de la Finlande. Assagi ? N'exagérons rien, on y meurt, on y boit, on se rebelle et s'y reproduit avec une vigueur toute finlandaise, mais les outrances semblent avérées par l'histoire, et toutes les invraisemblances contournées.

Toutes sauf une, qui donne au roman bouleversé par toutes les guerres civiles et frontalières une aimable sérénité : le lecteur sait depuis le début qu'Antti Kokkoluoto, notre héros, n'y laissera pas la peau. En effet la bonne fée Linnea Lindeman s'est penchée sur son berceau, et même pis, c'est elle, la sage femme, la chasseuse de phoques, la marchande de poissons, qui a prévu sa date de naissance, a accouché sa mère et a fixé l'heure de sa mort. Précision aux amateurs que la lecture de cet article de presse dépêchera dare-dare chez le libraire : ne lisez surtout pas la dernière phrase avant que le texte vous y conduise ardemment, vous vous priveriez d'un joli moment de félicité.

Antti est le fils benjamin de Tuomas Kokkoluoto, petit épicier de Kokkola et de Hanna, qui fut institutrice à Ykspihlaja. Le petit épicier deviendra grand, à force de contrebande d'alcool et de convictions progressistes, au point d'acquérir des fermes, des forêts, des entrepôts, des succursales et une Studebaker au début des années 1930 qui nous accompagnera jusqu'à la dernière page le modèle n'est pas désigné, peut-être une Dictator ? malheureusement, il date d'avant l'arrivée de Raymond Loewy, qui donna à la marque son image immarcescible. Antti va tout apprendre et beaucoup connaître, l'amour fou à 16 ans et le deuil, charger et décharger les bateaux, les langues étrangères et celle qui console les chevaux, le commerce, le tir au pistolet champion de Finlande et sélection avortée pour les Jeux olympiques, la pêche au gros, les guerres, la prison, les camps, la rébellion, la jacquerie, la contrebande, l'amour qui dure toujours, les roustes à donner à son fils arrogant, les affaires qui marchent et le consensus social pour se faire pardonner de devenir patron, la clandestinité et les honneurs, la politique député, ministre du Travail, le jour et l'heure de sa mort. Et même, puisque Arto Paasilinna ne peut pas s'en passer voir Le Cantique de l'apocalypse joyeuse, un accident d'autocar mémorable aux Baléares.

Les aventures d'Antti écrivent un siècle d'une histoire nationale, la proclamation d'indépendance de la Finlande en 1919, l'invasion soviétique de 1939, les razzias allemandes de 1944, et cette fausse neutralité qu'on appela finlandisation. Mais qu'importe : le mot ne veut rien dire en finnois, où Finlande se dit Suomi.

 

Photo : Arto Paasilinna © MARTTI KAINULAINEN/AFP