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Le pape et les gays : un chemin escarpé

Written by Henri Tincq | Sep 4, 2018 12:33:10 PM

En un éclair, son image de pape gay-friendly a volé en éclats. Quand, dimanche 26 août, dans l’avion qui le ramène à Rome d’un voyage en Irlande, le pape François conseille le recours à la « psychiatrie » à des parents qui constatent une inclination homosexuelle chez leur enfant, on croit faire un bond de cent ans en arrière. Revenus à cette époque où un autre pape, Pie X (1903-1914), sanctifié depuis par l’Église, dénonçait l’homosexualité comme « un crime contre nature qui crie vengeance à la face de Dieu ». Les paroles de François choquent parce qu’elles ciblent des enfants et renvoient à l’archaïque identification entre homosexualité et maladie. « S’il y a une maladie, c’est justement cette homophobie ancrée dans la société qui persécute les personnes LGBT », réagit en France une porte-parole du mouvement.

Alors dérapage verbal ? Communication désastreuse ? Dès le lendemain, dans la transcription officielle par le Vatican des propos du pape latino-américain, le mot « psychiatrie » a été gommé pour, selon une source vaticane, « ne pas altérer sa pensée ». D’autres exégètes mettront en cause le flou pouvant exister dans un esprit profane et non européen entre les notions de psychiatrie, psychologie et psychanalyse. Mais au-delà de la polémique soulevée, sans doute aussi excessive que le mot qui l’a provoquée, il faut s’interroger sur les raisons de cette navrante confusion du pape François. Et constater une fois de plus le parcours chaotique d’un homme pourtant réputé progressiste sur ce chemin escarpé qu’a toujours été pour l’Église catholique la question homosexuelle.

« Qui suis-je pour juger ? »

Pro-gay ou anti-gay, le pape François ? La vérité, c’est que, depuis son élection du 13 mars 2013, il jette sur ce sujet le chaud et le froid. Sa réputation de proximité de la population homosexuelle remonte à ce 23 juillet 2013 quand, dans un avion de retour de Rio à Rome, en pleine tourmente née au Vatican de rumeurs de « lobby gay », il répond à une journaliste brésilienne : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur, et si elle est de bonne volonté, qui suis-je pour la juger ? ». Un ton très nouveau. C’est la première fois que le mot « gay » franchit les lèvres d’un pape. Nombre d’homosexuels – dont des prêtres – lui disent leur enthousiasme.

Son interrogation « Qui suis-je pour juger ? » va faire le tour du monde. Qu’un jésuite réponde à une question par une autre question n’étonne personne, mais celle-ci est devenue emblématique d’un pontificat qui se voudrait de tolérance et de « miséricorde ». Pas seulement à l’égard des personnes homosexuelles, mais aussi, la suite le montrera, en faveur des femmes obligées d’avorter ou des couples divorcés et remariés qui veulent reprendre le chemin de la participation au banc de communion à l’église.

Bien d’autres mots sur les gays vont dès lors être prêtés au pape François. Et d’autres gestes suivront, manifestant une compréhension toute nouvelle au sommet de l’Église. Un jour, à son préfet de la doctrine qui l’interroge sur les sanctions à prendre contre un théologien connu pour ses pratiques homosexuelles, le pape répond benoîtement : « Ne vaudrait-il pas mieux l’inviter à prendre une bière ? Et à lui parler comme à un frère ? ». Au Vatican, il reçoit des personnes transgenres, puis accueille le premier ministre du Luxembourg accompagné de son mari, un architecte belge. Après le massacre en juin 2016 de quarante-six personnes dans un club gay d’Orlando en Floride, il affirme : « Je pense que l’Église doit présenter ses excuses aux personnes gays qu’elle a offensées, comme elle doit présenter ses excuses aux pauvres, aux femmes qui ont été exploitées, aux jeunes privés de travail et pour avoir béni tant de milliers d‘armes ». En janvier 2018 à un jeune homosexuel chilien victime d’un prêtre pédophile, François ajoute : « Juan Carlos, le fait que tu sois gay importe peu. Dieu t’a fait ainsi et Il t’aime ainsi et cela ne m’intéresse pas. Le pape t’aime comme tu es ! Tu dois être heureux comme tu es !».

C’est un travail sans précédent d’accueil des homosexuels dans la communauté catholique qui est même recommandé. En 2014, le synode des évêques sur la famille demande que l’Église « reconnaisse que les homosexuels ont des dons à offrir à la communauté chrétienne ». Du jamais vu ! En 2017, le pape François appelle au Vatican un jésuite américain, James Martin qui, dans un livre intitulé Building a bridge publié début 2018, ose écrire que « les catholiques LGBT sont des catholiques comme les autres et qu’ils ont beaucoup à apporter aux paroisses ». Ou ceci encore : « Dieu aime les personnes LGBT et chacun devrait en faire autant. Et pour les aimer, il faut les écouter, eux et leur famille et apprendre à les connaître ».

Mais il ne faut pas s’y méprendre. Depuis son élection il y a cinq ans, le pape n’a rien changé sur le fond à la question homosexuelle pour l’Église. On sait que, sur ce point, la doctrine catholique ne souffre aucune exception, ni distorsion. L’homosexualité est un péché grave et son interdiction commune aux religions monothéistes : « Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C’est une abomination », énonce la Bible (Lévitique 18-22). Depuis, avec constance et virulence, l’Église condamne les orientations et actes homosexuels, qualifiés d’« objectivement mauvais et désordonnés ». Elle exige seulement des siens le respect des personnes et le rejet de toute homophobie, selon la vieille distinction de la morale catholique entre les « actes », qui peuvent faire l’objet d’un jugement moral et les « personnes » qui y échappent.

Rouverte avec l’épidémie du sida et l’interdit du préservatif, la guerre entre les catholiques et la communauté gay va s’amplifier ces trente dernières années avec la montée des revendications, et leur succès, en faveur du mariage homosexuel et de l’homoparentalité. C’est à cette guerre que François voudrait mettre fin. Mais pour le reste, le changement est cosmétique et le pape lui-même n’est pas à l’abri de retours en arrière comme l’ont montré ses propos sur la « psychiatrie » au secours d’enfants « malades » de l’homosexualité. François se montre inflexible pour condamner les mariages homosexuels et la « théorie du genre » qu’il a qualifiée à maintes reprises de « démoniaque ».

La « double vie » de cardinaux à la curie

Si son attitude depuis cinq ans dénote une compréhension inconnue jusqu’à ce jour au sommet de l’Église, le pape François n’a donc pas mis un terme à l’historique conflit entre l’Église et la communauté homosexuelle. Non par faiblesse intellectuelle ou par manque de convictions. Non parce qu’il recule face aux cercles conservateurs qui, depuis cinq ans, font de la résistance à ses réformes, lui reprochent d’être indigne de sa fonction et de brader la doctrine. Cette opposition gagne du terrain, mais nul ne peut sérieusement prendre ce pape en flagrant délit d’atteinte aux fondamentaux du catholicisme.

Il fait des petits pas, il louvoie sur la question gay, parce qu’il sait que celle-ci touche au fonctionnement même de l’Église. Parce qu’il connaît mieux que personne l’étendue des pratiques homosexuelles qui y règnent, pas seulement dans les séminaires et les noviciats comme autrefois, mais jusqu’au sein du collège des cardinaux et dans son entourage de la Curie romaine. Au scandale de la pédophilie qui éclabousse des épiscopats entiers – Chili, Etats-Unis, Australie – va succéder la révélation de pratiques homosexuelles au cœur même du « système ». Des livres vont sortir. Le pape lui-même a vendu la mèche quand, dans son discours annuel à la Curie en décembre 2014, il a mis en cause les cardinaux et les évêques qui ont une « vie cachée et souvent dissolue ». Ou en octobre 2016 quand il a dénoncé, sans citer de noms, lors de son homélie matinale à Sainte-Marthe, « la rigidité » de certains derrière laquelle « il y a toujours quelque chose de caché, dans de nombreux cas une double vie ». Un an plus tard, le 20 octobre, il s’en prenait encore aux « cardinaux hypocrites » qui vivent d’apparences : « Comme des bulles de savon, ils cachent la vérité à Dieu » !

Savait-il à ce moment-là que l’ancien archevêque de Washington, Theodore McCarrick, figure toute-puissante de l’Église américaine, allait tomber parce que, depuis des années, il faisait venir des séminaristes et de jeunes prêtres, qu’il appelait ses « neveux », dans son lit ? Dans une lettre du 25 août qui a pétrifié le Vatican, l’ancien nonce apostolique à Washington, Carlo Mario Vigano, accuse le pape d’avoir couvert McCarrick. Il assure avoir informé François, dès son élection de mars 2013, des mœurs de prélats américains impliqués dans les scandales d’abus sexuels. McCarrick était l’un des cardinaux au discours homophobe le plus constant et l’un des plus acharnés à faire triompher la « tolérance zéro » contre les prêtres pédophiles.

Pour le moment, le pape fait savoir à son opposition ultraconservatrice qu’il connaît tout de la vie privée de certains de ses ténors. Il dénonce l’hypocrisie d’un discours homophobe que ne décourage pas, bien au contraire, une homosexualité refoulée ou active. Qu’il soit exaspéré par la multiplication des affaires qui gangrènent son Église, par des épiscopats qui couvrent des actes odieux commis par des prêtres, par l’extension de pratiques hétérosexuelles et homosexuelles dans un clergé où, dans les conditions du monde actuel, la règle de la chasteté et du célibat ne peut plus tenir, on peut le comprendre. Mais il ne peut aller plus loin aujourd’hui au risque d’encourager les amalgames entre pédophilie et homosexualité.

Alors, au-delà des petites ou grandes polémiques autour de l’emploi d’un mot comme « psychiatrie » pour les enfants gays, il faut d’abord prendre acte de ce travail pédagogique que tente de faire ce pape à l’épreuve. De la distinction qu’il s’efforce d’opérer entre, d’une part, les crimes que sont la pédophilie, les agressions sexuelles sur mineurs, les actes non consentis par abus d’autorité ecclésiastique et, d’autre part, des pratiques homosexuelles légales entre majeurs et consentants. C’est déjà beaucoup. Qui pourrait s’opposer à cette porte enfin demi-ouverte à une population si longtemps marginalisée dans l’Église ?

 

Photo pape  © GREGORIO BORGIA/POOl/AFP