Le MLF, une structure ouverte

Le MLF, une structure ouverte

Le MLF n'était pas un groupe homogène, mais un espace pour de nombreux groupes de femmes pour penser l'émancipation selon leurs termes. L'activiste féministe Marie-Jo Bonnet se rappelle de son expérience au sein du mouvement.

Dès son origine, le Mouvement de libération des femmes s’est voulu être un mouvement sans structure ni hiérarchie, sans présidente, sans cotisation et sans drapeau. C’était le mouvement de toutes les femmes en révolte, quelle que soit leur origine, leur classe, leur âge. Certaines sont nées avant la guerre, d’autres juste après. Elles viennent de France, d’Afrique du Nord, d’Italie, d’Amérique du Sud, ou d’Europe centrale. Certaines ont participé aux mouvements de lutte anti-coloniale et à la gauche antiparlementaire. C’était donc un mouvement aux contours indécis, contrairement aux associations et aux partis politiques qui poursuivent un but et établissent une stratégie. La nôtre était basée sur la libération de la parole qui a entraîné les femmes dans un courant d’énergie collective et dont la puissance d’action a surpris tout le monde, nous les premières. D’abord ce fut une parole anonyme. Nous signions les articles de nos prénoms uniquement ou par groupe, comme les « femmes mariées » ou les « gouines rouges ».

Comme nous sortions de Mai 68, il n’était pas question de faire comme les groupes gauchistes hiérarchisés autour d’un chef ou d’un leader qui fait écran aux autres avec une ligne politique qu’il faut respecter. « Dans le MLF, il n’y a que la base, déclare le "mode d’emploi". Tout est laissé à l’initiative de la base ». Cette inorganisation apparente a permis de libérer le pouvoir d’initiative des participantes.

La femme inconnue

Le MLF était un mouvement non mixte. Que de critiques n’a-t-on pas entendu à ce sujet ! Pourtant, outre le fait que les femmes pouvaient parler librement sans se sentir jugées par un homme qui sait mieux qu’elles ce qu’il faut dire et comment il faut le dire, cela nous a permis d’affronter un vide historique, l’impensé du patriarcat, un manque, une béance : le manque de regard de la femme sur la femme. « Nous les femmes » a été un formidable levier de libération. Un espace de reconnaissance réciproque, un mouvement de sororité et de solidarité. Comme l’écrira Raymonde C., « La non-mixité du M.L.F. a été le scandale des scandales car elle était la représentation de la "communauté des femmes", soudain insupportable parce qu’elle prétendait se soustraire à ce qui la contrôlait depuis l’aube des temps. Le MLF a été un changement de point de vue radical, au pire une immersion, au mieux, un saut dans une expérience sans visées dans une expérience à vivre. Ici, c’est le terme libération qui est à souligner dans le nom de Mouvement : un processus, mais inconnu ; une marche, mais sans chemin ; une traversée, mais sans boussole. C’était risqué, on ne connaissait pas la sortie [1] ».

Dès le départ, le mouvement a été placé sous le signe de la « femme inconnue », celle du soldat de 14-18 avec ce constat formidable brandi à l’Arc de Triomphe en août 1970 lors du dépôt de la gerbe : « Il y a plus inconnue que le soldat inconnu, sa femme ». Comme le disaient les premières révoltées : « C’est un terrain vierge et miné, le nôtre… Marx et Freud n’ont pas tout dit. On veut tout repenser à zéro. Seules. On ne revendique rien à l’intérieur d’un système imposé par les mâles. On veut le foutre en l’air complètement. On veut être à notre tour créatrices [2] ».

Le mode d’organisation très souple a généré une infinité de groupes de toutes sortes de sujets très différents sur les lieux de travail, dans les universités, les syndicats, les partis politiques. À l'intérieur du MLF, nous avons fondé le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement (MLA) qui est ensuite devenu le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC), mixte, celui-ci. Il organisait des avortements illégaux par la méthode Karman, des voyages en Hollande et des groupes dans de nombreuses villes de France. Le film Histoire d’A de Charles Belmont et Marielle Issartel, diffusé clandestinement, a été un formidable propagateur de cette « libre maternité » qui transgressait ouvertement la loi anti-avortement. La plupart des actions importantes se sont structurées de cette façon. Un petit groupe décidait d'organiser une grande rencontre à la Mutualité pour que des femmes témoignent sur l’avortement. Les réunions se tenaient chez les unes et les autres. Le projet évoluait progressivement vers deux journées de rencontres entre femmes sur tous les sujets qui nous intéressaient. Ce sont devenues les « Journées de dénonciation des crimes contre les femmes » qui ont rassemblé plus de 3 000 femmes à la Mutualité, à Paris, les 12 et 13 mai 1972, ou les « 10 heures contre le viol » en juin 1976.

L’information circulait sans le secours des médias ou des réseaux sociaux, quasiment de bouche à oreille. La réceptivité à ces manifestations spontanées était le signe d’une disponibilité générale. Les femmes étaient mûres pour se lancer dans l’aventure sans avoir besoin de consignes. La révolte venait de l’intérieur de soi, dans un élan collectif qui articulait le « Je » et le « Nous » et qui a eu la chance de trouver un terrain favorable dans la société des années 1970.

Sans structure ni hiérarchie

D’un point de vue juridique, le mouvement a été géré par l’association loi 1901 FMA (Féminin, Masculin Avenir) fondée par Anne Zelinsky, Jacqueline Feldman et Christine Delphy avant le MLF.

Il était très important que chacune puisse trouver sa place d’une manière ou d’une autre. Ce qui n’était pas toujours facile. Tant que le consensus fonctionnait sur cette idée fondatrice du mouvement « sans structure ni hiérarchie », il était possible de se déployer dans de nombreuses directions. Tant du côté de la culture, du cinéma, de la littérature, de l’art, de l’histoire des femmes, que des syndicats et des entreprises. Comme le disait Liane Mozère lors d’un Café des femmes que nous avons organisé à l’occasion des 40 ans du MLF : « Le mouvement est un mélange, une hybridation qui crée toujours de l’inédit. Il n’y a rien qu’on puisse prévoir. ». « C’est la force du mouvement, poursuit-elle, d’avoir cette permission de la contagion, des rhizomes. Il y a quelque chose qui reste vivant. On a l’impression d’inventer quelque chose. D’investir l’avenir [3] ».

Nous tenions beaucoup à cette structure ouverte qui a permis tant de choses. Une structure traversée par de grandes tendances qui se sont polarisées autour de trois courants : Les féministes révolutionnaires, Psychanalyse et Politique, et la tendance Lutte de Classes. Toutes ne se reconnaissaient pas forcément dans ces tendances. Les petits groupes et les initiatives continuaient indépendamment, poursuivant un travail d’intériorisation et d’élaboration des motivations de la révolte. On pouvait encore circuler d’un groupe à l’autre et nourrir sa curiosité sur ce qu’on ne connaissait pas. Cependant, le groupe Psychanalyse et Politique, dirigé par Antoinette Fouque, a très vite développé une politique hégémonique de territorialisation du MLF. Son groupe s’est approprié le MLF en créant une association loi 1901 au lendemain de l’immense manifestation du 6 octobre 1979 en faveur de l’avortement qui a rassemblé plus de 30 000 femmes dans les rues de Paris. Antoinette Fouque est ainsi devenue la présidente de l’« association MLF ».

Le MLF a été efficace tant qu’il est resté une structure ouverte, sans frontière identitaire, intégrant tout le monde et procédant à une déterritorialisation des identités féminines. Dans cet immense creuset, s’est opérée une refonte des anciennes identités qui a permis d’ouvrir les femmes à leur humanité globale et la société à l’universalité des femmes.

 

[1] Raymonde C., « Le MLF et après », Prochoix, n°63, septembre 2014, p. 49-61.

[2] Interview anonyme du Nouvel Observateur, 16 novembre 1970.

[3] Lian Mozère, Cafe des femmes de Souffles d’Elles, 28 février 2010, vidéo BnF.

 

Mon MLF, Marie-Jo Bonnet, éd. Albin Michel, 410 p., 21,50 €

 

Photo : Un policier tente de refouler une dizaine de femmes qui participent le 26 août 1970 sur la place de l'Etoile à Paris à une manifestation avec banderoles et gerbes, proclamant qu'il y a encore « plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ». Les écrivains Christiane Rochefort et Monique Wittig se trouvaient avec les manifestantes. © AFP PHOTO

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