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Le macronisme est-il (vraiment) un « libéralisme autoritaire » ?

Written by Jean-Claude Monod | May 3, 2018 3:02:27 PM

Les organisateurs du défilé du 5 mai, qui entendent faire sa « fête à Macron », mettent en cause sa politique en tant qu'elle serait « libérale et autoritaire ». Que faut-il entendre par là ? D'où vient cette formule, et s'applique-t-elle bien à la présidence Macron ?

La notion de « libéralisme autoritaire » n'est pas neuve. Apparemment oxymorique, dans la mesure où le libéralisme politique s'oppose en principe à l'autoritarisme comme à l'absolutisme, elle est apparue avec le constat qu'il était possible et fréquent qu'un gouvernement combine un fort libéralisme économique avec un État répressif, recourant souvent à des procédures expéditives et parfois à des formes d'état d'urgence pour faire face à des troubles sociaux. C'est ainsi que le politiste Hermann Heller forgea la formule dans une série d'articles rédigés à la fin des années 1920 en Allemagne. Juriste social-démocrate, il défendit la Prusse lors du « coup de Prusse » qui conduisit à la mise sous tutelle de ce pays à la fin de la République de Weimar, l'État fédéral allemand étant alors défendu par le juriste conservateur Carl Schmitt, qui devait ensuite se rallier au IIIe Reich. Heller définit ainsi le libéralisme autoritaire comme la combinaison entre un État autoritaire et une économie « libre » : « Aussitôt qu'il est question d'économie, l'État "autoritaire" renonce sans reste à son autorité et ses porte-paroles dits "conservateurs" ne connaissent plus qu'un slogan : "liberté de l'économie vis-à-vis de l'État"[1]»

Libéralisme économique et junte militaire

Le contexte des dernières années de la République de Weimar, prise en tenaille entre la menace d'une révolution communiste « sous l'oeil des Russes » et d'une « révolution légale » dont Hitler avait fait sa stratégie, est évidemment très particulier. Mais la notion de libéralisme autoritaire a pu se retrouver, après 1945, dans certaines formulations de « l'ordolibéralisme » allemand, avec l'idée d'un État fort nécessaire pour assurer la bonne marche d'une société de marché ; et sous une forme où le néolibéralisme économique l'emporte sur le libéralisme politique, dans le discours d'Hayek, capable de dissocier libéralisme économique et démocratie au point de pouvoir justifier une dictature à la Pinochet contre toute menace « socialiste ». Cette position, extrême, n'est pas celle que nous évoquons ici, tant il serait absurde de rapprocher l'actuel gouvernement français d'une junte militaire qui n'hésitait pas à larguer ses opposants dans l'océan depuis des hélicoptères ! La qualification de « libéralisme autoritaire » ne renverra pas ici à de telles pratiques dictatoriales, mais à un mode de gouvernement qui, tout en demeurant dans le cadre démocratique, entend faire passer en force des projets de réforme économique radicalement libéraux.

Le programme du candidat François Fillon aux dernières élections présidentielles avait une nette allure de libéralisme autoritaire : dans un discours prononcé devant un parterre de patrons en 2016, François Fillon annonçait son intention de recourir à une « guerre éclair », un « Blitzkrieg social » à coups d'ordonnances, de recours au 49.3, etc., pour imposer une libéralisation très poussée du marché du travail, réduire drastiquement le nombre de fonctionnaires, rogner sur l'État social et alléger la fiscalité du capital, etc.

Une figure récente, et pour certains un « modèle » de libéralisme autoritaire fut assurément Margaret Thatcher, qui eut recours à une « stratégie du choc » pour démanteler les bastions du travaillisme et du syndicalisme anglais, déréguler et privatiser des pans entiers de l'économie nationale, en martelant qu'il n'y avait « pas d'alternative ». Le choix de la confrontation plutôt que du compromis caractérisait ici un style politique qui ne fut pas pour rien dans le surnom de M. Thatcher – la « dame de fer ».

« leader of the free markets »

Il est peu discutable que la politique de Macron mette en oeuvre un libéralisme économique agressif, démantelant le code du travail, facilitant les licenciements, plafonnant les indemnités prudhommales, abolissant le statut des cheminots, supprimant l'ISF, allégeant l'imposition du capital, etc. Cela lui vaut d'être sacré ces jours-ci « leader of the free markets » par le magazine Forbes, dans lequel il annonce la fin de l'exit tax, cette mesure de lutte contre l'évasion fiscale pourtant prise par un président de droite, Nicolas Sarkozy. Plus généralement, Macron empile les réformes à marche forcée, en recourant à un mode de gouvernement par ordonnances qui court-circuite les négociations syndicales et limite le débat parlementaire, pour finir par réprimer violemment les foyers de contestation, des facs occupées à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Renvoyant les blocages d'Universités à quelques « professionnels du désordre », Macron a entériné un traitement essentiellement sécuritaire de la contestation étudiante et témoigné d'une surdité certaine à ce qu'elle pouvait avoir de légitime face à de nouvelles procédures de traitement et de sélection des dossiers à l'entrée à l'Université.

Un autre élément typique du libéralisme autoritaire (relevé par Hermann Heller) est le grignotage des garanties juridiques (placées sous l'égide d'un juge judiciaire) au profit de procédures d'urgence décidées et encadrées par des autorités administratives : l'entrée dans le droit commun de la plupart des dispositions de l'état d'urgence traduit ce glissement, dont on sait qu'il ne se cantonne jamais à son périmètre initial (l'anti-terrorisme) pour s'appliquer à diverses formes de contestation. De même, la loi sur le secret des affaires, qui n'est certes que la traduction en droit français d'une directive européenne, semble placer les affaires économiques hors du droit de regard et de contrôle démocratique que le journalisme d'investigation ou les lanceurs d'alerte pouvaient bien légitimement exercer face à des entreprises parfois plus soucieuses de leur profit que de questions de santé publique ou d'écologie.

Caporalisation de la majorité

Enfin, le président a théorisé son propre pouvoir comme une autorité de style monarchique, « jupitérienne », où la décision ne doit pas s'enliser dans des débats interminables ; la réforme constitutionnelle, en prévoyant de limiter le nombre d'amendements qu'un groupe parlementaire pourrait déposer en fonction de sa taille, participe d'un affaiblissement des contre-pouvoirs, tout comme la caporalisation de la majorité, avec l'exclusion du seul député de La République en marche à avoir voté contre la loi très répressive sur l'asile et l'immigration.

Libéralisme autoritaire, donc ? L'étiquette s'applique bien à nombre de dimensions de la présidence Macron au terme de sa première année, mais à quelques nuances près et en précisant ses contours.

D'abord, la comparaison avec Thatcher trouve vite ses limites : au plan sociétal, Macron ne partage pas le franc conservatisme de la « dame de fer », et au plan économique, il prétend accompagner une forme d'« assouplissement » du code du travail, de « fluidification » du marché par des dispositifs de protection par l'État qui n'étaient guère présents dans le thatchérisme, et renvoient plutôt aux élaborations des années 1990 sur la « flexisécurité ». Mais en cette fin de l'an 1, on attend toujours le versant « protection » censé compenser le versant « dérégulation »... Un commentateur favorable à Macron comme le politiste Philippe Raynaud situe plutôt son libéralisme appuyé par un État volontariste dans le sillage d'une très ancienne tradition française, mixant libéralisme et étatisme, celle, par exemple, de Turgot, économiste et contrôleur général des finances (c'est-à-dire l'équivalent de notre Ministre de l'économie) de  1774 à 1776, soucieux – déjà – de diminuer la dette publique et de libéraliser le commerce du grain. « Emmanuel Macron se situe dans la lignée de Turgot, c'est-à-dire des réformateurs qui s'appuient sur l'autorité de l'État non pas pour ''diriger'' l'économie mais pour bousculer les situations acquises, pour restaurer les finances publiques ou pour atténuer les contraintes inutiles qui pèsent sur l'initiative des acteurs sociaux les plus dynamiques »

Ce parallèle, intéressant à titre de piste historique, est d'autant plus piquant que Turgot a créé la Régie des diligences et messageries, avec des diligences rapides qui reliaient désormais Paris et Marseille en huit jours (contre douze auparavant), en menant les chevaux au galop et en changeant régulièrement d'équipages – ces diligences rapides furent surnommées les « turgotines », comme il y aura bien plus tard... les « cars Macron ». Cette perspective de longue durée tend néanmoins à occulter le caractère systématique de la dérégulation actuellement appliquée au code du travail, au statut des cheminots, qui converge avec une politique fiscale favorable au capital et aux plus hauts revenus.

Violence policière

De son côté, « l'autoritarisme » imputé à Macron peut être discuté et parfois nuancé. La réhabilitation d'une certaine autorité de la fonction présidentielle après les déboires de la « présidence nouveau riche » de Sarkozy et de la « présidence normale » de Hollande ne doit pas être versée tout entière du côté de l'autoritarisme, sauf à considérer que la Ve République est, comme telle, autoritariste. Une certaine solennité, une raréfaction de la parole présidentielle qui ne se répand pas dans les médias au moindre fait divers ou pour d'interminables commentaires « off » de son action, une langue moins relâchée qu'auparavant, une capacité à se faire entendre au plan européen et international, tout cela peut participer d'une vision plutôt ajustée de cette fonction. On confond bien souvent autorité et autoritarisme, démocratie et anarchie.

Le problème est plutôt que ces derniers temps, on a assisté non pas seulement à une réaffirmation de l'autorité présidentielle, mais à un déploiement de force policière, contre les ZADistes, le mouvement étudiant, et depuis plusieurs mois contre les migrants. La disproportion et la brutalité de  la destruction de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes a frappé les esprits, et visait sans doute à le faire, comme pour « compenser » une des rares décisions gouvernementales que l'on aurait tendance à dire « de gauche », dans la mesure où elle prend acte d'un mouvement social d'ampleur et place des considérations socio-environnementales avant des considérations économiques : l'abandon du projet d'aéroport. Il est vrai que cette décision constituait, de fait, une victoire pour les groupes qui occupaient ce terrain, et bloquaient certaines routes traversantes, depuis des années, et que la confrontation violente a assez vite laissé place à un arrêt des hostilités et à une forme de négociation.

Au total, il y a donc des aspects d'autoritarisme dans la gestion des réformes et des institutions par l'actuel gouvernement, mais ceux-ci relèvent parfois davantage d'une mise en scène, à côté de logiques de compromis et d'une forme de libéralisme politique qui ne porte pas atteinte aux contre-pouvoirs.

Précisons que ces nuances ne visent qu'à tenter de donner une description adéquate ou honnête de l'état des choses, et n'empêchent nullement qu'on doive, à mon sens, s'opposer résolument aux orientations économiques et sociales d'une politique qui est très largement au service des plus riches ou, pour reprendre une blague désormais fameuse, des très riches. Mais ajoutons aussi, pour finir (et pour finir de nous aliéner les sympathies de tous les camps en présence) qu'une opposition de gauche, nécessaire et porteuse d'alternatives désirables, à ces orientations injustes et inégalitaires, gagnera toujours en efficacité et en crédibilité si elle fait preuve de cohérence politique. Or est-il possible de dénoncer comme «  autoritaire » la politique d'Emmanuel Macron et, dans le même temps, de multiplier les hommages à des figures dont on ne peut guère nier qu'elles aient été bien davantage « autoritaires », comme le « commandant » Chavez ou Robespierre ? C'est ce que fait encore le dirigeant de ce qui est devenu la principale force de gauche d'opposition au gouvernement, Jean-Luc Mélenchon, dans un long entretien accordé au site Le Vent se lève, sous le titre « La construction d'un peuple révolutionnaire n'est pas un dîner de gala », suggérant ainsi que l'autoritarisme est un problème s'il accompagne un libéralisme économique, mais qu'il est légitime et nécessaire pour combattre les « réactionnaires » que sont nécessairement, à ses yeux, tous les opposants au grand leader vénézuélien et à son successeur. De quoi rester perplexe. Espérons que la seule alternative au libéralisme autoritaire n'est pas le dégagisme plébiscitaire.

 

[1] Autoritärer Liberalismus », in Die neue Rundschau, 1933, repris dans Gesammelte Schriften, t. 2, 1971, p. 650).

[2] (Philippe Raynaud, Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée, Desclée de Brouwer, 2018, p. 152).

 

Photo © Etienne LAURENT/POOL/AFP