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Fake news. Entretien avec Fabrice d'Almeida

Written by Alice Chomy | Jan 8, 2018 6:22:31 PM

Au lendemain d’une étude réalisée par l’IFOP selon laquelle 79% des Français adhéreraient au moins à une des théories du complot répandues, Fabrice d’Almeida, historien des médias à l’Université Paris II, Panthéon-Assas spécialiste de la propagande par l’image et de la manipulation décrypte pour Le Nouveau Magazine Littéraire le succès des fake news, leur influence et leurs dérives possibles en matière d’information.

Depuis ces dernières années, notamment depuis l’élection de Donald Trump, on parle régulièrement de fake news. Est-ce un phénomène récent ?

Des fausses nouvelles dans les médias, il y en a toujours eu. Les plus sévères, c’est-à-dire lorsqu’il y a déplacement de la force publique, sont condamnées dans la loi de 1881 qui permet au procureur de la République de poursuivre un journal ou une personne pour leur diffusion. Il existe une autre catégorie de fausses nouvelles : celles qu’on pourrait qualifier de light, qui ne dérangent pas la puissance publique (c’est faux, mais l’Etat n’a pas à se déplacer). Les champions en la matière sont le Gorafi, Nord Presse, The Onion... des journaux qui s’amusent à réaliser ce que Le Canard Enchaîné avait dit qu’il ferait en 1915 : ne publier que des fausses nouvelles puisque les autres journaux ne disent que la vérité - sous-entendu que c’est peut-être dans ces fausses nouvelles qu’il y a une part de vérité.

Mais il y a bien une nouvelle catégorie qui a émergé, et c’est elle qui est au cœur du débat public. Il s’agit des informations approximatives, faussées, orientées, produites par des groupes d’intérêts, partisans ou étatiques, avec l’objectif de peser sur l’électorat. D’où le débat et le questionnement : est-ce que nous ne sommes pas en train de perdre l’ancrage de nos démocraties autour d’un principe de vérité et donc de réalité ? Nous avons peur justement que ces fake news faussent notre démocratie et conduisent nos concitoyens à prendre des décisions absurdes.

Les fake news ont-elles une influence réelle en période électorale ?

Il n’y a pas une évaluation stricte de cela. En revanche, elles peuvent créer un climat donnant l’impression qu’il n’y a que des scandales économiques et financiers autour d’un candidat - ou d’une candidate comme Hillary Clinton. Cela peut jouer un rôle, même si pour le moment nous n’en avons pas la certitude. Pour l’élection de Trump, qui est minoritaire en voix, l’impact du soutien qu’il a eu par les fake news d’origine « poutinienne » n’est pas si évident à mesurer. En revanche, cela finit par créer un sentiment de confusion. 

Durant ses vœux, Macron a justement avancé l’idée d’une loi qui encadrerait l’information en période électorale. Est-ce qu’il n’y a pas un risque de confier à l’Etat la responsabilité de définir ce qu’est une fake news et de trancher par le biais d’une institution judiciaire ?

Je considère que l’Etat la détient déjà. La loi de 1881, en définissant dès le départ la fausse nouvelle, crée la possibilité pour lui, via le procureur de la République, d’intervenir. Mais la nature du seuil reste à définir. Sans déplacement de la force publique, quel critère peut définir l’effet nuisible d’une fake news ? Moins qu’un désir de censure, Macron pose un objectif de traçabilité. Lorsqu’un site publie une information, montrer qui est derrière constitue déjà un effort de transparence intéressant.

La vraie question, à débattre dans les mois voire les années à venir, est : qu’est-ce que l’on va considérer comme admissible ou non, et suivant quels critères ? C’est compliqué car il n’y aura pas un consensus dans la société française. Par exemple, dans la campagne pour les primaires républicaines, dire qu’Alain Juppé s’était converti à l’islam, que son vrai prénom c’était Ali Juppé, a affecté sa candidature. Même si cette information passait pour une blague, à force d’être martelée, elle est rentrée dans les esprits.

Quelle instance pourrait réguler cela ?

L’Etat a plusieurs outils. Parmi les instances administratives de régulation, il y en a trois qui interviennent dans ce domaine : le CSA, l’ARCEP et la Cnil. On pourrait avoir une instance de régulation qui émette des injonctions, durant une période déterminée. Mais quelle serait la période ? Toute la campagne ? Les derniers jours seulement ? Certains préconisent une journée sans médias la veille et le jour du scrutin. Cela existe déjà en partie : lors des scrutins, il n’y a pas le droit de parler de politique car c’est une infraction au règlement électoral. L’idée serait l’extension à Internet. Par ailleurs, il y a une réforme des instances de régulation qui devrait arriver et, à ce moment-là, il pourrait être envisageable qu’il y ait une mission de contrôle en période électorale.

Et le fact-checking réalisé par les médias eux-mêmes ? Selon une étude réalisée par l’IFOP, seuls 25% des Français jugent que les médias restituent correctement l’information. Pensez-vous qu’il est possible d’encadrer les fake news dans une société qui ne croit plus en ses journalistes ?

Le fact checking existe depuis longtemps en réalité. Mais il a augmenté parallèlement aux fake news et n’a donc pas ralenti leur développement. Lutter contre les fausses informations et les théories du complot uniquement par une action médiatique traditionnelle, c’est-à-dire une bonne information, n’est visiblement pas une solution qui fonctionne. Et on peut même aller plus loin : la bonne information ne chasse pas forcément la mauvaise. En réalité, on aime bien les informations qui vont dans notre sens. En lisant certains titres du Gorafi, on a une jubilation instantanée car on aimerait que ce soit vrai. 

Tout cela nécessite donc un consensus social, des formes d’intervention de la société sur elle-même via le système éducatif, le système médiatique et l’organisation des pouvoirs publics et du jeu politique.

Donald Trump devait décerner les Fake News Awards lundi 8 janvier, qui ont finalement été reportés au 17 janvier. Il a réalisé un sondage sur Twitter qui demandait aux gens de voter pour le pire média de l’année, le plus corrompu et qui aurait délivré informations les plus fausses avec en tête de liste : CNN, ABC, le New York Times…

Drôle d’idée. Ce qui est intéressant, c’est que lui-même prétend que l’élément essentiel, c’est la vérité. Le paradoxe est qu’il se met en position d’avoir à un moment donné un retour de flammes très important, puisqu’il dit que les autres mentent. Il ne pourra pas continuer à faire croire ça très longtemps. Avec les manipulateurs c’est toujours la même chose : à terme, cela finit par se voir.

Agrégé d'histoire et professeur à l'Institut Français de Presse, Fabrice d'Almeida est l'auteur de nombreux ouvrages dont une Histoire des médias en France, écrite avec Christian Delporte et publiée chez Flammarion en 2003 ainsi que d'Une histoire mondiale de la propagande, en 2013 aux éditions de La Martinière.

Crédit photo de une : DRFP/Leemage