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Antisémitisme : le cas Corbyn

Written by Catherine Marshall | Aug 24, 2018 9:35:03 AM

La trêve politique estivale qui enterre souvent les histoires les plus sordides n’a pas joué en faveur de Jeremy Corbyn, chef du parti travailliste. Les accusations d’antisémitisme portées à son encontre, et à celle de ses plus proches soutiens au sein du parti, n’ont pas cessées et se sont même accrues au cours des derniers jours. Pourquoi ?

Comment le poison du doute s'est installé 

Il faut rapidement revenir sur un petit historique que l’on pourrait appeler : « Corbyn, les travaillistes et le problème antisémite». C’est dès avril 2016 – soit 3 mois avant le vote en faveur du Brexit du 23 juin 2016 – que Naz Shah, députée travailliste, fut suspendue par son parti pour avoir soutenu des propos antisémites et très critiques à l’égard d’Israël (et pour avoir affirmé que les décisions prises par Hitler était légales). C’est alors que le vétéran travailliste et ancien maire de Londres, Ken Livingstone, décida de minimiser les propos de Shah comme étant simplement « un peu excessifs », d’insister sur le fait que le parti travailliste n’avait jamais été antisémite et d’expliquer que Hitler lui-même, en 1932, avait été en faveur du Sionisme. Les réactions furent vives au sein du parti, dont l’une filmée, d’un député travailliste, prenant Livingstone à parti et le qualifiant d’apologiste nazi dans un langage coloré. Livingstone fut suspendu du parti le temps qu’une enquête, mandatée par Corbyn, sur cet antisémitisme latent puisse être menée. Fin de ce premier acte.

Les conclusions très timorées de l’enquête, parues en juin 2016, furent critiquées, laissant le poison du doute s’installer sur la responsabilité réelle de Corbyn dans ce qu’il convient d’appeler une tolérance pour un antisémitisme larvé. Rappelons que Corbyn est un leader de l’opposition à part : député travailliste depuis 1983, il est issu de la branche ultra-gauche du parti, opposé à toute intervention militaire et aux armes nucléaires, se méfiant de l’OTAN et se refusant à dénoncer les actes terroristes de l’IRA et ceux du Hamas des années durant. Corbyn est l’anti-Blair par excellence et son parti pourrait être qualifié de « New Old Labour ». Face à un malaise persistant au sein du parti, de nombreuses voix s’élevèrent dès l’automne 2016 pour adopter une attitude beaucoup plus sévère à l’encontre de tout propos antisémite. Corbyn encouragea alors un changement dans ce sens adopté par le parti – dans le cadre d’un nouveau code de conduite – en septembre 2017. Fin de ce deuxième acte.

Pourtant, en mars 2018, réapparut un post Facebook de 2012, dans lequel Corbyn avait soutenu, au nom de la liberté d’expression, une œuvre murale qui devait être effacée dans les rues de Londres. Le problème est que la fresque murale en question représentait des banquiers juifs jouant au Monopoly sur une table « humaine » faite de travailleurs nus et visiblement soumis. Cette fois-ci, Corbyn concéda qu’il avait eu tort de défendre cette fresque et, poussé par une lettre ouverte rédigée par les représentants de la communauté juive, dénonça fermement toute forme d’antisémitisme au sein du parti. Fin de ce qui aurait dû être un troisième et dernier acte.

Hélas, non. Cet été, deux nouvelles accusations sont venues faire douter de la sincérité de Corbyn. D’une part, le refus d’adopter, dans le cadre du nouveau code de conduite travailliste, la totalité de la définition de l’antisémitisme rédigée par l’alliance sur la reconnaissance internationale de l’Holocauste (IHRA) au motif que cela empêcherait de critiquer Israël. Certains travaillistes, – dont la doyenne Blairiste, Margaret Hodge – ont cette fois très vivement réagi, qualifiant Corbyn d’« antisémite » et de « raciste ». Elle vient d’éviter de peu une action disciplinaire du parti à son encontre mais un autre député est toujours sous le coup d’une telle sanction. D’autre part, une vieille photo de 2014 fut exhumée montrant Corbyn au cimetière des martyrs de Palestine en Tunisie, portant une couronne visant à être déposée au pied des tombes de plusieurs Palestiniens ayant eu un rôle à jouer dans les attaques terroristes contre les athlètes israéliens aux Jeux Olympiques de 1972. La réaction de Corbyn est à l’image des précédentes difficultés : dans une vidéo et une tribune publiées par le Guardian le 3 août dernier, il redit combien il va éradiquer toute forme d’antisémitisme au sein du parti, et qu’il refuse que toute parole antisémite soit prononcée en son nom. Alors pourquoi, 15 jours après, les esprits ne se sont-ils toujours pas apaisés ?

« Quelque chose de pourri dans le Royaume de Corbyn »

C’est ici que Corbyn devient un cas à part : l’insincérité de ses propos le dépasse car il est enfermé dans sa propre logique idéologique. Certes, Corbyn a toujours été antiraciste mais les excuses sans cesse répétées, depuis avril 2016, et son positionnement apparemment toujours plus ferme sont visiblement vides de sens. Des explications sincères – et entendues comme l’étant – auraient dû avoir raison de ce poison. Pour paraphraser Hamlet, il y a quelque chose de pourri dans le Royaume de Corbyn.

Tout d’abord, Corbyn cherche trop souvent à minimiser les propos antisémites tenus en son nom et il semble être aveugle au dommage causé au sein même de son parti. Ainsi, pourquoi, dans le contexte déjà tendu au sein du parti, avoir refusé la totalité de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA ? Pourquoi, alors que Corbyn se dit toujours ouvert à la dissension, engager des actions disciplinaires contre des membres du parti qui expriment un mal-être profond ? Pourquoi jouer sur les mots et dire qu’il était présent au moment du dépôt de la couronne de fleurs à Tunis en 2014 mais qu’il n’aurait pas été davantage « impliqué » ? Pourquoi, enfin, clore sa tribune du Guardian en rappelant que le parti travailliste existe pour « s’opposer et vaincre la pauvreté, l’inégalité et l’injustice dans la société » ? En quoi est-ce en lien avec le rejet de propos antisémites ?

Le problème est que Corbyn est un homme politique qui, des années durant, à la marge de son propre parti, n’a jamais eu à faire de compromis et qui ne doute pas un instant de sa supériorité morale. Il pouvait se permettre d’être un pacifiste en faveur de causes parfois difficilement justifiables. Il pouvait côtoyer, voire soutenir, des personnes pour qui l’association entre capitalisme, Israël et occupation palestinienne, glissait inévitablement vers une forme d’antisémitisme latent ou ouvert (la preuve en est que la fresque murale londonienne ne l’avait pas choqué alors qu’elle était proprement scandaleuse). L’amalgame fait entre Etat d’Israël et peuple juif instille le doute car, par manque de clarté, il consiste à critiquer le premier pour frapper le second.

Ainsi, à la tête du parti depuis 2015, Corbyn se retrouve à tenter de faire le grand écart entre ses convictions profondes et le fait de diriger un parti qui pourrait se retrouver au pouvoir. Il a réussi à renforcer la base du parti – avec un record de jeunes membres jamais atteint –, il sait pouvoir compter sur des relais bien maîtrisés dans les réseaux sociaux, il est soutenu par un grand nombre de syndicats très à gauche acquis à sa cause, mais il doit faire face à une hostilité interne émanant des modérés Blairistes et maintenant de ceux – y compris proches de lui – qui refusent que leur parti soit ainsi sali. C’est eux qui décideront ou non de quitter le parti pour former, à l’instar de ceux qui ont quitté le parti en 1981 pour créer le Social Democratic Party, un nouveau parti du centre. Avec le parti Libéral-Démocrate à la dérive depuis le vote en faveur du Brexit, il se pourrait bien que Corbyn ait créé les conditions de sa perte. Ou bien, finalement, n’était-ce pas ce qu’il recherchait pour avoir un parti à sa main, très à gauche et libre des modérés en charge du groupe parlementaire travailliste (Parliamentary Labour Party), seul organe lui résistant encore ? Il y aurait alors quelque chose de véritablement Shakespearien chez Corbyn.

 

Photo : Jeremy Corbyn © HO/PRU/AFP