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Le caban de Philippe Lançon

Written by Marie-Dominique Lelièvre | Sep 5, 2018 8:36:40 AM

On le trouve toujours en haut de ce vieil immeuble parisien qui sent le salpêtre, ce dear Philippe. On grimpe par un escalier en bois jusqu’à un palier débordant de livres en tours branlantes, cité de papier où chacun est invité à se servir. C’est à l’intérieur que tout a changé. Lorsqu’il ouvre la porte de sa maison, rien n’est plus pareil. Et rien n’est si différent. La cellule foutraque du Lançon d’hier a disparu, avalée dans une faille le 7 janvier 2015 vers 11 h 27. Tout est blanc et frais. Fini le fouillis de livres entassés par milliers, n’importe comment et partout. Un menuisier aux doigts d’or les a domestiqués, déployant sur toute la largeur du bâtiment une bibliothèque en bouleau souple comme une étreinte fraternelle, chaque livre pareil à « un ami silencieux prêt à servir ». Ils ne sont pas seuls à veiller sur le Philippe. En face, le lit-bateau est surplombé par le regard appuyé d’une enfant au milieu d’un champ de fleurs, à Cuba, qui se détache sur le mur immaculé. Nuit et jour elle a veillé sur lui au long de son chemin de croix chirurgical. Le nouveau Philippe est né devant cette photo d’Alexis Cordesse, il la regardait dans les yeux. Elle sait sa détresse et tous les secrets que nous ne connaîtrons jamais malgré Le Lambeau, sa chronique d’exception, sombre et lumineuse, cocasse parfois et atrocement humaine, civilisée par le chic packaging Gallimard. L’ange gardien de Cuba, Philippe l’a fait encadrer. Il y a aussi le livre sculpté par un autre ami dans l’albâtre, pierre symbole de lumière, qu’il lui apporta à l’hôpital. La lampe de lecture en laque rouge, lumineuse offrande qui éclairait ses lectures, à la Salpêtrière. Que de sollicitude autour de lui. Selon un planning organisé par son frère, une garde rapprochée amicale a veillé dans sa chambre, dormant sur un lit pliant. Le lait de l’humaine tendresse s’est déversé sur sa vie chancelante. Lorsqu’il est repassé chez lui avec des policiers, Philippe a pensé que, s’il devait revivre dans cet appartement, ce serait bref : il commencerait par se jeter par la fenêtre. C’était trois mois après l’attentat. Puis, n’ayant ni le courage de vivre sur place ni celui de vivre ailleurs, il a décidé de « déménager sur place ». Tandis qu’il rééduquait sa mâchoire aux Invalides, l’appartement a été métamorphosé. Depuis, Philippe a surtout vécu à la Villa Médicis, à Rome, où il a presque entièrement écrit son livre.

La recherche Google la plus fréquente à son sujet est « Philippe Lançon visage » : le googleux cruel cherche l’image du rescapé reconfiguré par le bistouri. Il n’en trouvera pas. « Ne pas apparaître à la télé, ne pas prendre de photos : tu vas vivre plus calmement », a conseillé la police en 2015. Philippe est bien d’accord. Seuls des proches ont pu l’interviewer après la publication de son livre : Jérome Garcin à L’Obs, Yves Harté pour Sud Ouest, Olivia de Lamberterie pour Elle. Et Léa Salamé sur France Inter, dont il avait fait le portrait un mois avant le carnage, avec comme sous-titre : « Deux attentats ont ponctué sa vie ». Lançon 2018 ressemble à Lançon 2015. Il a changé et n’a pas changé, comme sa maison. La silhouette filiforme, la gestuelle à peine esquissée, la voix de Philippe, son goût du bavardage, son charme tendre, tout est en place. Le haut du visage est intact, et c’est lui qu’on fixe lorsqu’on échange avec lui. « Mon visage a surtout changé de l’intérieur », dit-il. La mâchoire inférieure, reconstruite petit à petit, est ombrée par une barbe. Ce qui a changé, c’est son regard. Il s’est obscurci. Deux billes de charbon d’une tristesse sans fond, parfois. Des yeux en chagrin noir. « Au début, Philippe avait ce regard des gens qui en ont trop vu. Je l’ai rencontré chez les rescapés rwandais et chez certains Syriens, dit Alexis Cordesse. Des yeux très ouverts, très ronds, très noirs, qui vous happent dans l’abîme. Difficiles à soutenir, comme une incandescence sombre du regard. » Dans ces yeux-là, quelque chose s’est éteint. « Parfois, il y a dans le regard de Philippe un effroi enfantin », ajoute la journaliste Blandine Grosjean. Je songe à l’incipit de L’Écriture ou la Vie, de Jorge Semprún. « Ils sont en face de moi, l’oeil rond, et je me vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante. » Au fusillé d’El tres de mayo de Goya, mourant les yeux ouverts. Un regard de revenant. « Chez Philippe, ça s’est atténué, dit Alexis Cordesse. Son regard laisse transparaître une certaine tristesse. Parfois il s’absente, il rejoint le pays des morts. »

Prévenant, Philippe Lançon offre une tasse de thé, vous pose des questions, mais il est là et ailleurs. Au milieu de notre entretien, il disparaît dans son bureau, à la recherche d’un livre. Il a vécu quelque chose qui le retranche de notre monde. Il y vit sans l’habiter tout à fait. Pour l’instant. Plébiscite critique et succès public, le triomphe éditorial du Lambeau le touche, bien sûr. Plus qu’un simple best-seller, Le Lambeau est un phénomène collectif. Chez son éditeur, comme dans les journaux auxquels Philippe Lançon collabore, le courrier afflue. Bouleversés par la puissance du récit, les lecteurs découvrent un écrivain et s’adressent à lui en masse. Le 27 juin dernier, il participait aux côtés de la chirurgienne qui l’a opéré au « Téléphone sonne », une émission interactive de France Inter. Incapables de contenir leur émotion, les auditeurs, Jean-Louis, du Mans, Nathalie, Marie- Françoise, infirmière anesthésiste, pleuraient en lui parlant. Le lait de la grande tendresse universelle, encore, débordait. L’attentat de Charlie Hebdo est gravé dans l’inconscient collectif. La sublimation de son expérience par l’écriture et son refus de la haine touchent les lecteurs de Philippe Lançon. Lui, il accueille les cadeaux que la vie lui offre, tout en se regardant vivre, détaché de lui-même.

Le Philippe d’avant est un garçon enthousiaste et rêveur, capable de partir à Bagdad en reportage de guerre – un Pléiade des Mille et Une Nuits en guise de viatique – et d’en rentrer dare-dare, pétant de trouille, après avoir déniché dans le souk un tapis volant. À peine incarné, une ossature fine, 62 kilos pour 1,76 mètre, il avance d’un pas ailé ou lévite sur son vélo Luis Ocana vert d’eau d’un millésime 1970. Cette plante hors sol, tout en intelligence, ce poids plume n’habite pas son corps. Le savoir, pas la sensation. Né en 1963 à Vanves, banlieue sud de Paris, il est le fils d’une enseignante et d’un officier de la marine marchande. Les meilleurs amis de son père, un ancien de la Compagnie Delmas-Vieljeux disparu en 2017, sont des marins. Abonnés au Figaro, ses parents n’ont jamais lu Charlie Hebdo, ni Cabu, ni Wolinski. Lorsqu’ils commenceront à le lire, après l’attentat, le journal ne les fera pas rire. De l’éducation soignée de son père, issu d’une famille de royalistes militant à l’Action française, Philippe a hérité le code de discipline de la marine et son élégance austère, rigueur, réserve, tenue, loyauté, curiosité. Des principes, pas des valeurs. Un savoir-vivre, un code pour naviguer. Il a pris le pli. Quand les tueurs ont surgi, Philippe portait un caban en drap marine paré de boutons frappés d’une ancre. Dans les grandes poches profondes, il avait glissé son téléphone et ses clés. Taillé dans une laine serrée, étanche et protectrice, avec un col généreux se rabattant sur la nuque par gros temps, le caban est une petite armure. Il donne de la tenue en toutes circonstances et, s’il y a bien une chose que Philippe Lançon n’a pas perdue un instant, c’est la tenue. Plus tard, à la Salpêtrière, il a songé à sa grand-mère décalcifiée qui, chaque matin, à 85 ans, faisait sa gym avec un manche à balai, en écoutant des cantates de Bach.

Tout fait signe dans les moments de détresse : un film de Rossellini sur Louis XIV, regardé de son lit, devient son bréviaire. Décision, distance et dignité, le destin lui tend un sextant pour la traversée. « Dans ma chambre c’était pareil. Je devais être à la hauteur de ce qui avait lieu […]. Je devais chier sur le trône et pisser dans le pistolet avec le maximum de dignité, d’humour, de courtoisie et d’attentions, sans aucune plainte ni familiarité », relate-t- il dans Le Lambeau. Et ce qui fut dit fut fait. « Je ne souffrais pas, j’étais la souffrance », écrit-il sobrement. Six mois plus tard, il donne un entretien sur France Inter. Il a retrouvé sa voix. Le roi des bavards s’est rééduqué à une vitesse stupéfiante pour les kinés. Son vocabulaire varié, par sa richesse en phonèmes, a mis au travail une multitude de petits muscles.

Philippe en vacances en Corse, il y a combien d’années ? Une ode à la discipline. Tu entrouvres les volets vers 6 heures du matin pour regarder la mer, lui, assis sur le banc de la terrasse, célèbre les laudes dans un Pléiade. Sans bruit tu refermes la fenêtre et tu te rendors. Quand tu descends, il a filé en douce. Il est parti se baigner en vélo, après avoir fait sa gym. Facile, il suffit de se laisser glisser. Le plus spartiate, et que personne ne tente jamais, c’est de remonter le toboggan, encore moins sous le cagnard. Lui, il s’inflige le col du Tourmalet en danseuse, sans mégoter. Il prend une douche, ou il pique une tête dans la piscine, tu le retrouves dans un coin d’ombre en train de lire Don Quichotte dans le texte : il vient de se mettre à l’espagnol. Plus tard, penché sur un carnet, il rédige son journal. C’est une présence qui ne pèse pas, il est là sans être là. Fuyant le néant animal des vacances, il rythme la journée avec un protocole de moine-soldat. Il t’explique que les vacances sont brèves, que chaque minute est précieuse. Frugal, il ne boit pas et dîne léger. Il fait des cauchemars à cause d’un chagrin d’amour. Je crois que c’est l’année de la danseuse argentine dont les chaussons l’enchantaient. Il a le coeur multiple, ça peut énerver. Philippe cherche quelque chose, il coche toutes les options, il veut lire tous les livres, parler toutes les langues, connaître toutes les femmes. Et ne jamais cesser d’écrire. Aux soins intensifs, la nuit du 7 au 8 janvier 2015, il réclame une ardoise en salle de réveil. « Avec Gabriella, c’est foutu », écrit-il à son frère. Gabriella, son amante. La danseuse, celle des cauchemars, une revenante. Cinq jours après l’attentat, il consigne son témoignage dans une longue lettre à ses amis de Libération et de Charlie Hebdo ; le jour même, il a subi sa seconde intervention et sa seconde anesthésie générale. La lettre est publiée le 13, on peut encore la lire en ligne, sidérante de lucidité et de sang-froid.

Nous nous rencontrons en 1986 à L’Événement du jeudi, l’hebdomadaire de Jean-François Kahn, où il vient d’entrer après des études de droit et un diplôme du Centre de formation des journalistes (CFJ). Le journal vit un drame, l’enlèvement à Beyrouth de Jean-Paul Kauffmann par le Hezbollah. Dans ce magazine où chacun est prié d’apporter sa plume et sa subjectivité, Lançon est une sorte de Tintin reporter en pull marin, sans Milou. Il n’est ni à la mode ni démodé : il est ailleurs. Il n’écoute pas de pop, mais du jazz, et il ne lit pas les livres dont on parle, seulement des « grands livres ». Curieux de tout, facétieux, un brin mélancolique, il court partout où on l’envoie. En octobre 1994, lorsque L’Événement dépose le bilan, il rejoint Libération. Nous nous retrouvons à la page « Portrait ». Il en signe plus d’une centaine dans une rubrique qui privilégie les études de caractère, nourries par de solides enquêtes. Il y apprend à « caresser le divin détail », comme dit Nabokov.

En 1999, Lançon jette l’ancre dans les eaux douces de la critique culturelle. Elles ouvrent un horizon illimité à sa passion de la littérature. Dans les pages « Livres » de Libération, il signe plus de huit cents papiers. Avec gourmandise, il donne en outre des critiques de théâtre, puis des critiques d’art plastique. Il veut exceller partout. Il a ses goûts et ses dégoûts, et les assume. Il se constitue un immense stock d’images et de métaphores qui vont forger son outil d’écrivain.

Il se marie avec Marilyn la Cubaine qui n’est pas danseuse mais lui apprend à danser, il divorce, il publie un premier roman sous un pseudonyme, Je ne sais pas écrire et je suis un innocent, chez Calmann-Lévy. D’autres suivront sous son propre nom, d’une plume encore corsetée par l’ombre des grands ancêtres. Bon conteur, il y fait le récit de la vie des autres, celle de sa femme surtout, qui lui semble plus romanesque que la sienne.

Philippe a réapparu, tenant à la main les lettres À Milena, de Kafka, aux éditions Nous. Son compagnon de bloc opératoire. La belle couverture mauve et jaune a souffert, le livre est hérissé de marque-pages, des notes au crayon sont tracées sur la page de garde. Il l’emportait, doudou bienfaisant caché sous la couverture, relisant des lettres dans le couloir, surveillé par deux flics en blouse, charlotte et surchaussures opératoires. Kafka lui a appris à « tirer de la maladie, surtout si elle n’en est pas vraiment une, le plus de douceurs possibles. Il y a là beaucoup de douceurs ». Ce n’est pas la littérature qui a sauvé Philippe, comme l’ont écrit certains, mais la lecture qui offre la présence fraternelle et complice des mots d’un autre. Les mots d’un cœur intelligent, ceux de Proust, dont il lit et relit la scène de la fin de la grand-mère, d’une extrême sensibilité au voisinage de la mort et de la souffrance, certains passages des lettres À Milena, ou encore le début de La Montagne magique. (Ainsi Jean-Paul Kauffmann, durant sa captivité, relut-il vingt-deux fois le second tome de Guerre et paix donné par ses geôliers, y trouvant toujours le secours d’un ami venu de l’extérieur. Ses gardiens possédaient une bibliothèque complète de romans Harlequin. Il les lisait avec la même délectation : « C’étaient des mots venus du dehors. »)

La lampe d’Aladin a libéré non un génie, mais les jambes noires d’un Ninja abject. Tel un enfant qui fait le mort, Philippe s’est rendu invisible. « Notre métier de journaliste m’a sauvé. J’ai instinctivement adopté une position d’observateur. » Le reporter se dissocie de ses émotions pour témoigner. Dans un chapitre magistral, il reconstitue l’effroi de l’attentat en se limitant à ce qu’il a vu. Devant l’impensable, il se détache de lui-même. Il ne pense plus, il est dans un caisson ou un rêve, une « minable bande dessinée ». Il sent une « chose » qui « fait en [lui] le vide et la suspension ». Il dépeint les sons qui lui parviennent étouffés, les balles et, presque douce, la voix qui scande « Allahou akbar ». Il ne sent pas les balles, il ne sent pas ses blessures, il sent un souffle bestial qui hésite et s’éloigne, puis le silence. « J’étais là et pas là. Je ne souffrais pas, je regardais ce qui m’arrivait. » Pour désigner les frères Machin, il n’emploie qu’un mot tout au long des cinq cents pages du livre : les « tueurs ». Il va droit au but. Sa blessure, un reflet dans son smartphone extrait de la poche du caban, la lui révèle. « Le journaliste est une plante qui pousse dans l’angle mort de l’événement », écrit-il. Spectateur, il a suspendu ses affects. « Rendons grâce à ce métier dont on dit tant de mal. Il nous apprend à être distancié, curieux, empathique à bonne distance, à voir les gens et l’environnement autour d’eux… Pas une déprime qu’un bon reportage n’ait chassée… » dit-il, paraphrasant Montesquieu.

Brutalement et malgré lui, Philippe Lançon a vécu le reportage le plus insensé de sa vie. Le Lambeau est un récit littéraire sur ce moment, sur l’expérience d’un homme, témoin, victime et reporter d’un carnage, et sur ceux qui l’ont sauvé. Des opinions politiques et sociales, tout le monde en a. Lui, il ne parle que de ce qu’il est seul à pouvoir dire. Il raconte, d’après son seul point de vue, l’attentat de Charlie, ce que ses yeux ont vu, et ce que ce drame a changé dans sa vie et dans celle des siens. Avant, pendant, après. « Nommer, c’est apprivoiser. » Philippe a survécu, comme le colonel Chabert, sous les morts. Sa veste de quart, les ciseaux des pompiers l’ont découpée. Le drap de laine kabig n’a pas arrêté les balles. « Le tueur a blessé l’homme, mais il a raté le témoin. Tant mieux pour moi, tant pis pour lui. » Il se lève de nouveau, range l’exemplaire Milena dans son bureau. Son caban, en revanche, Philippe ne l’a jamais revu, ni son téléphone ni ses clés. « Il a fini dans le purgatoire des pièces à conviction. »

Comment s’y prend-on pour écrire un livre pareil, tout en subissant dix-sept interventions chirurgicales et en se rééduquant à la dur ? « J’ai commencé à l’écrire à New York, en 2016, lorsque la dessinatrice Catherine Meurisse m’a demandé une préface pour son album, La Légèreté. Catherine ne s’est pas réveillée le matin de l’attentat… La légereté, c’est tout ce que j’ai perdu le 7 janvier, et que j’essaie de retrouver. » La première tentative d’écriture, trop précoce, est abandonnée. « Puis, durant l’été 2016, j’ai commencé par écrire des portraits. Ce qui est devenu le chapitre “La fée imparfaite” a été le premier. Un portrait de Chloé, ma chirurgienne. » Comparé à la relation que Philippe Lançon a nouée avec Chloé Bertolus, le lien d’un disciple de Lacan avec le maître, c’est de la gnognote. Au vu du résultat, il est vrai, Bertolus et son atelier de petites mains méritent d’entrer direct à la Chambre syndicale de la haute couture. Il est tout aussi vrai qu’elle a été aidée par un client d’anthologie : le Lançon est obéissant, curieux et vif, patient et digne. Il se remet sur pied par automédication avec des cantates de Bach et quelques écrivains remplis de compassion. Page 390 : « Je crois que Bach m’a sauvé la vie. » Pour finir, il remercie en écrivant un grand livre.

Après le premier chapitre rédigé, il continue : « Je décrivais des scènes, j’écrivais des morceaux éparpillés. Puis j’ai écrit une première version de la scène de l’attentat. » Son visage est gommé dans le contre-jour, ses mains sont croisées sur ses genoux, geste qui lui est familier.

« Ensuite, six mois se sont passés sans rien. C’est la période de la prothèse d’expansion, infernale. Je suis souvent fatigué, j’ai souvent mal, ça use. Puis j’ai tout repris depuis le début. » Pour se contraindre, il propose à son éditrice, Teresa Cremisi, de lui envoyer un chapitre tous les dix jours. « Et je m’y suis tenu, de juin 2017 à janvier 2018. Je suis un fonctionnaire de la plume. J’ai besoin de contraintes. J’ai relu le manuscrit et terminé dans ma chambre trois heures avant de descendre au bloc. » La vie s’engouffre dans son manuscrit. Portraits vibrant de présence, scènes vigoureuses et parfois cocasses, tout est étonnamment expressif. « Il décrit au plus près, sans tricher, tout ce qui lui est arrivé », note Jérôme Garcin. À elles seules, les dix pages dans lesquelles il dit l’horreur inintelligible de l’attentat sont d’une facture exceptionnelle et inédite dans la littérature. Le lecteur la vit à son côté, de son point de vue dissocié, plongé dans l’effroi.

La chirurgie peut reconstruire un visage, elle ne répare pas une âme blessée. C’est un homme qui a senti toute sa mortalité et qui a le sentiment fragile de survivre à cette sensation. « Il n’y a pas eu de renaissance, mais une naissance. Des choses intimes m’ont été arrachées. » Non seulement ses souvenirs ne sont plus les mêmes, mais ses sensations sont inédites. « Une partie de moi est revenue, tandis que la partie nouvelle découvrait les choses. Une partie vierge… Comme un nouveau-né, j’étais sans expérience. J’avais un accès magique aux choses. C’est une sensation très difficile à décrire. Je suis un revenant, je suis revenu… » L’hôpital, d’abord le couloir, puis l’enceinte de l’établissement, s’inscrivent en lui avec l’intensité fraîche des premières fois. « La Pitié- Salpêtrière a été mon château enchanté. C’est un lieu objectivement extraordinaire. Si l’ennui naît de l’uniformité, son architecture et ses bâtiments, par leur variété construite sur trois siècles et demi, y échappent… » Les « beaux et grands bâtiments d’éternelle structure » l’aident à bâtir la sienne. Une ville dans la ville, dont il explore les recoins magiques.

Sur la table, devant lui, les livres qu’il doit chroniquer : « J’ai perdu le goût de juger. Démolir un livre qui m’énerve me laisse un sentiment de regret », dit-il. Alors il les évite. « Je refuse d’ajouter de la violence à la violence. L’esprit Twitter a noyauté une partie de la presse. Ces jeux de rôle ne m’intéressent pas. Dans une atmosphère déjà très polémique, où certains jouissent de leur violence verbale, je ne veux pas ajouter du bruit au bruit. » À un journaliste qui s’étonnait de ne pas trouver de colère dans son Lambeau, il a répondu que, s’il en avait éprouvé, elle l’aurait tué.

« Quelque chose est mort en moi le 7 janvier. Celui qui a continué à vivre, celui-là, il a un lien avec celui qu’il était avant, ce lien c’est l’écriture, l’écriture c’est la vie. Je pense que j’écris pour établir autant que possible une continuité. »

Un ami lui a offert un caban. Le jumeau du premier.

 

Ce récit a été publié dans le numéro 9 du Nouveau Magazine littéraire (daté septembre 2018).