La droite tautologique

La droite tautologique

Il est persuadé que l'avenir (le sien en tout cas) est à la droite de la droite. Retour sur les éléments de langage du Rastignac des Républicains.

la droite est de retour ». Tel est le slogan, entre titre de blockbuster hollywoodien (Alien, le retour) et réclame politique (« America is back », disait Trump), choisi par Laurent Wauquiez pour mobiliser ses troupes. La formule est censée signer la résurrection d'une droite exsangue, son retour en force « sabre au clair », sa revanche. À y regarder de plus près, elle sent surtout la réaction, au sens politique, et le cliché ressassé, sur le plan stylistique. L'éternel retour de lieux communs usés pour chanter la restauration d'une France idyllique depuis longtemps disparue.

Ce qui revient, ce sont d'abord des rengaines, reprises des verbatims de Nicolas Sarkozy ou de Marine Le Pen. Wauquiez enfourche les anciens tubes de son mentor (« la France qui travaille », « l'autorité du maître »), ses axiomes (« Quand on a des droits, on a des devoirs », « C'est à l'étranger de s'adapter à la France »). Il pille aussi les formules de la présidente du Front national : « l'Europe passoire », les « élites déconnectées » et « mondialisées », la « caste technocratique », le « village global », la France « ouverte à tous les vents financiers et migratoires », « l'immigration incontrôlée et les territoires perdus de la République face à l'islamisme ». S'y ajoute un pot-pourri des mots clés que se partagent sarkozystes et frontistes : « identité », « repentance », « bien-pensance », « communautarisme », « racines chrétiennes » de la France, etc. Jusqu'à déborder Marine Le Pen sur sa droite à force de surenchère : déchéance de la nationalité pour « tous les djihadistes, qu'ils soient binationaux ou non », « grand remplacement culturel », enfermement préventif des fichés S...

LE PARI DE LA « DIABOLISATION »

Dans ce jeu de copier-coller où tous puisent en définitive à la source lepéniste originelle - celle de Jean-Marie -, Wauquiez en vient à citer sans complexe le mantra du patriarche de Montretout : les Français attendraient « que nous disions à voix haute ce que trop de Français sont condamnés à dire tout bas » (Mandelieu-La Napoule, 25 octobre 2017).

C'est que, pour phagocyter le Front national, il faut sentir un peu le soufre. Wauquiez accueille avec plaisir sa propre « diabolisation », jugeant que cela n'a pas si mal réussi au FN : « Ceux qui cherchent à nous diaboliser sont ceux qui ne veulent pas affronter [la] vérité, mais le réel est là, il n'est ni caricatural ni identitaire, il est juste le réel. » « Vérité », « réel » : comme Sarkozy avant lui, comme les Le Pen, Wauquiez dramatise son ambition personnelle en combat pour la « vérité », se campe en briseur de tabous, en porte-parole de la « majorité silencieuse ». Il est l'homme qu'on ne pourra pas faire taire, celui qui lève « l'omerta ». Comme si Élisabeth Lévy, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Éric Zemmour, Natacha Polony ou Valeurs actuelles ne saturaient pas déjà les ondes et les librairies des mêmes refrains. À force de se battre contre des moulins à vent, notre don Quichotte enfonce des portes ouvertes : « Il faut dire clairement qu'il y a un problème avec l'islamisme. » Quelle révélation fulgurante !

Wauquiez croit en la « valeur travail ». Pourtant, il prospère sur une rente lexicale accumulée par d'autres et capitalise sur un héritage sarkozyste, lui-même issu du pillage de l'arsenal lepéniste.

Piètre orateur, Wauquiez ne livre guère de projet concret. Il se contente de caser des mots clés. Nul besoin d'expliciter : « patrie charnelle », « multiculturalisme », « grand remplacement », « soumission » seront entendus par un large spectre allant assez loin en terres extrêmes. La réitération des lieux communs identitaires fonctionne comme une langue chiffrée, un code partagé.

Ce discours allusif frôle parfois dangereusement l'abysse. Chantre des « racines », Wauquiez ressuscite la « terre et les morts » de Maurice Barrès, socle du nationalisme frontiste, autrefois du pétainisme : « La France c'est d'abord une terre. La nôtre. Parce que [...] nos ancêtres ont [...] donné leur sueur et leur sang pour notre pays. » Ou comment délégitimer d'une phrase les nouveaux arrivants, ceux qui n'ont pas de « racines », d'ancêtres en terre française, c'est-à-dire en définitive de sang français.

Macron a gagné la présidentielle sur l'innovation et le mouvement. Wauquiez fait le pari d'exalter un monde ancien. Ce faisant, l'agrégé d'histoire fige la France en une série d'images d'Épinal. Certes, il a la largeur d'esprit de l'inscrire dans une « civilisation européenne » née du christianisme et des Lumières. Mais il célèbre surtout une France en mode replay, pour toujours identique à elle-même. Ses modèles ? Sarkozy, mais aussi Pasqua, le Chirac du RPR, Balladur, Pompidou, Séguin, et même Antoine Pinay (1) ! L'avenir, donc.

Répétition du passé comme horizon nostalgique, rabâchage des mêmes rengaines comme seule poétique, plus qu'un « come-back » tonitruant, c'est un « backlash » qui nous est promis : un grand coup de marche arrière conservatrice.

L'ABUS DU VERBE « ÊTRE »

Wauquiez adopte un discours identitaire jusque dans sa syntaxe, saturée par le verbe « être ». Fillon proposait une valeur, la « liberté » ; Macron, un mouvement et une philosophie de l'action. Wauquiez ne vend plus qu'une identité tautologique : que « la droite soit la droite », que « la France reste la France ».

Certes, pour un parti menacé d'obsolescence, l'enjeu est bien existentiel. Lorsqu'il martèle à longueur de meetings « je suis de droite », « nous sommes là », « vous êtes Les Républicains », Wauquiez rassure ses ouailles et les conforte dans leur propre existence. Mais il ancre plus fondamentalement une idéologie de l'enracinement qui flirte dangereusement avec une tradition organiciste et étroitement nationaliste du TEXTE politique. Le venin de l'essentialisme, voire du biologisme, est inoculé au détour d'apparentes platitudes. « Nous ne voulons pas que la France change de nature », répète-t-il. Marine Le Pen elle aussi jouait sur ce mot de « nature » pour exclure les enfants de l'immigration : « Pour naturaliser français, il faut une nature française, une terre française. On ne naturalisera jamais dans une morne grisaille de béton et de bitume, sans qu'[on] ne se reconnaisse une terre, une souche, des racines. » Sans être « français de souche », donc.

Wauquiez n'a pas toujours été dans l'outrance. Admirateur comme Macron du personnalisme d'Emmanuel Mounier, il aurait pu se reconnaître dans certains aspects du « macronisme ». En 2010, alors ministre des Affaires européennes, il vante dans la revue Commentaire le dépassement du clivage droite/gauche permis par la politique d'ouverture du président Sarkozy. Il prône une « relation nouvelle avec les syndicats », entend « s'inspirer du modèle scandinave », favoriser la « diversité des parcours » et « diffuser une culture du résultat ». Sa défense des classes moyennes n'a pas encore d'accents populistes. D'identité, pas un mot.

Cette radicalisation récente découle d'une analyse des rapports de forces. Entre le mastodonte La République en marche, qui mange l'espace politique des Républicains à leur gauche, et un Front national en plein choc post-traumatique, Wauquiez choisit un concurrent déjà à terre et s'attaque à son flanc droit. Quitte à se couper du centre et du sens de la mesure. Curieux paradoxe pour un identitaire épris de permanence : à force de roucouler sous les fenêtres du Front national et de chanter l'âme de la France, le leader des Républicains risque de perdre la sienne.

(1) Homme politique de centre droit, Antoine Pinay fut plusieurs fois ministre entre 1950 et 1960. Ministre des Finances sous De Gaulle, il tenta sans succès d'en devenir le rival.

L'INSATIABLEM. WAUQUIEZ

1995. Stagiaire de Jacques Barrot, ministre du Travail et des Affaires sociales.

2004. Élu député, il est le benjamin de l'Assemblée nationale (photo).

2007. Porte-parole du gouvernement Fillon.

2010. Lance « La Droite sociale ».

2011. Ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.

2013. Contre le mariage pour tous.

Décembre 2017. Favori à la présidence des Républicains.

Nos livres

À lire : « Le froid, roman en trois actes avec entractes », Andreï Guelassimov, traduit du russe par Polina Petrouchina, éd. Actes Sud

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