Laure Murat : « La relecture est une fonction essentielle de la critique »

Laure Murat : « La relecture est une fonction essentielle de la critique »

« L'affaire Weinstein » a ranimé plusieurs débats dans les milieux artistiques : faut-il séparer l'individu de l'artiste ? Est-il légitime de réévaluer une œuvre d'art aux regards de nos valeurs contemporaines ? L'historienne et essayiste Laure Murat y apporte sa contribution.

Dans Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l'après-Weinstein (Stock), vous vous inspirez de Proust (Contre Sainte-Beuve) et de Barthes (La Mort de l'auteur) pour aborder la séparation individu-artiste. Que voulait invoquer Proust en réclamant la séparation du « moi social » du « moi créateur » ?

Laure Murat : Proust voulait se démarquer du « biographisme » de la méthode de Sainte-Beuve, qui prétendait expliquer l’œuvre par l’homme. Proust redoutait que l’on confondît l’auteur et le narrateur pour des raisons théoriques, ce en quoi il avait raison, le décalque pur et simple de la réalité sur la fiction n’existant pas et un personnage ou une scène étant toujours une recomposition de plusieurs éléments aux temporalités différentes. L’œuvre littéraire n’est pas une affaire de décalcomanie mais la « radioactivation » d’une langue singulière. Cela dit, Proust tenait aussi à opérer ce distinguo pour des raisons moins avouables, craignant qu’on l’assimile, lui, à certains personnages homosexuels de son roman.

En quoi la discussion sur la séparation entre l’homme et l’artiste comme ont pu l’avoir Proust ou Barthes est-elle différente de celle que nous avons aujourd’hui dans le cas d’artistes accusés d’harcèlement ou d’agressions sexuels ?

L. M. : Notre rapport à l’intimité et à la vie privée a radicalement changé avec l’avènement d’Internet, la médiatisation, la « pipolisation » à laquelle se prêtent la classe politique comme la plupart des artistes, et le développement spectaculaire des réseaux sociaux. L’émergence de l’autofiction à la fin des années 1970, à laquelle Barthes (mort en 1980) a apporté sa pierre avec son Roland Barthes par Roland Barthes, appartient à ce vaste mouvement qui remet en « jeu » (comme on dit qu’il y a du jeu dans une porte) les rapports intimes/privés/publics. Dès lors, l’étanchéité entre la vie d’un créateur ou d’une créatrice et son œuvre – où l’on peut décrypter des détails de sa vie réelle, dont les journaux se font écho – est mise à mal.

Pourquoi pensez-vous que la relecture critique d’œuvres artistiques – en particulier celles qui représentent des femmes – au regard de nos valeurs contemporaines fasse polémique, voire qu’elle puisse être assimilée à du « révisionnisme artistique » ?

L. M. : Je ne le pense pas, je le constate ! Il m’a suffi d’écrire un article sur Blow-up d’Antonioni dans Libération, en m’interrogeant sur le traitement des femmes au cinéma, pour provoquer une levée de boucliers, quand bien même je m’élevais contre toute forme de censure et insistais sur le fait que Blow-up est un chef-d’œuvre… C’est une polémique, il me semble, essentiellement française. La relecture est une fonction essentielle de la critique, c’est ce qui la fait avancer. Elle est passionnante et très instructive. Elle rend modeste, aussi. Qui oserait regarder Autant en emporte le vent, et ignorer ses clichés racistes, comme au temps de sa sortie, en 1939, à l’heure où la ségrégation était institutionnalisée aux États-Unis ? Une œuvre naît dans un contexte. Il ne s’agit pas d’imposer le nôtre, dans une démarche anachronique, encore moins de censurer quoi que ce soit, mais de se poser la question : quel chemin avons-nous parcouru depuis lors ? comment analyser l’évolution de notre regard et les déplacements de la norme ? Il me semble que c’est une question passionnante pour un ou une cinéaste : quel regard le cinéma a-t-il porté sur les femmes jusqu’à maintenant, et quelles seraient les nouvelles formes à inventer ? Car la question esthétique est politique – et vice-versa.

Que voulez-vous dire par « l’affaire Weinstein est la première remise en question moderne sérieuse du patriarcat » ?

L. M. : Ce qui me frappe, depuis le début de l’affaire (5 octobre 2017), c’est l’ampleur du mouvement qui, s’il subit des fluctuations, des pics ou des ralentissements, ne faiblit pas sur la durée. Chaque jour apporte son lot de scandales ou de protestations et ce, à tous les échelons. La semaine dernière, les ouvrières de McDonald, catégorie parmi les plus exploitées aux États-Unis, ont protesté contre le harcèlement sexuel au travail et se sont mises en grève, fait rarissime. Au même moment, la nomination de Brett Kavanaugh, juge candidat à la Cour suprême américaine, le poste le plus prestigieux pour un magistrat, est « retardée » par deux accusations d’agression sexuelle. Ce que montrent ces deux exemples, c’est que la société, à quelque niveau que ce soit, n’est plus disposée à accepter l’inacceptable, c’est-à-dire l’abus de pouvoir des hommes sur les femmes et leurs corps, considérés comme des objets. Ce sont des signaux très forts. En 1991, le juge Clarence Thomas avait été nommé à la Cour suprême malgré le témoignage accablant d’Anita Hill. Sans préjuger du résultat de l’enquête en cours ni de la confirmation (ou non) du juge Kavanaugh, l’affaire prend une tournure inédite. Bien sûr, cela se passe aux États-Unis. Mais tout ce qui se passe aux États-Unis finit toujours par arriver en France dix ans plus tard…

 

 

Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l'après-Weinstein, Laure Murat, éd. Stock, 176 p., 17.50 €

Historienne et écrivaine française, Laure Murat est actuellement professeure au Département d'études françaises et francophones de l'université de Californie à Los Angeles (UCLA).

 

Propos recueillis par Sandrine Samii. 

Photo : Laure Murat © Ph. MATSAS / Editions STOCK 

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