Des esprits indiens et le fantôme d'un enfant

Des esprits indiens et le fantôme d'un enfant

Grande voix des Amérindiens outre-Atlantique, la romancière rend grâce à leur passé, magique et mutilé,et à leur condition contemporaine, toujours difficile. Cette fois-ci à travers deux familles déchirées par un deuil.

dualité : la grande affaire de Louise Erdrich. Père germano-américain, mère mi-française mi-ojibwé ; conteuse accomplie, poète, grande prêtresse et chamane. Ses romans exhibent une cicatrice, une frontière. D'un côté, le lent désastre de la condition amérindienne contemporaine, nourri d'alcool et de haines recuites ; de l'autre, la magie lancinante des ancêtres.

Au début du roman, un homme en deuil de son fils pose son « grand front brûlé » contre celui d'un chien. « J'ai vu Dusty ce jour-là, dit le chien dans la tête de Peter. Je porte en moi une partie de son âme. » L'homme se demande s'il n'a pas perdu la raison. « Ce sont des choses qu'un homme normal pourrait penser », assure le chien. Nous sommes en 1999, dans le Dakota du Nord. Landreaux Iron, qui traquait le cerf non loin de chez lui, a abattu par accident Dusty Ravich, le fils du voisin. La victime, 5 ans, était par ailleurs le meilleur ami de LaRose, son propre garçon. Les deux familles se connaissent bien : les femmes sont demi-soeurs. Horrifié, Landreaux, alcoolique semi-repenti, se rend d'abord à l'église ; puis s'enferme dans une loge à sudation, enroulé dans des bâches. Pierres, poudres, fumées : les esprits parlent. Les parents, alors, se dévisagent. « Non », murmure la mère, effondrée. Mais si. Le lendemain, les Iron emmènent LaRose aux Ravich sidérés. Debout sur le seuil de leur maison, ils parlent d'une même voix brisée : « Notre fils sera votre fils maintenant. »

Ainsi commence la nouvelle vie de LaRose, sauveur malgré lui, descendant mâle d'une lignée de guérisseuses et de martyres dont l'auteur, de loin en loin, nous livre la chronique. Mais peut-on réparer l'irréparable ? Et que reste-t-il quand la colère a tout consumé ? L'irruption de Romeo, ami d'enfance de Landreaux animé de sombres desseins, complique encore cette histoire aux ramifications subtiles, à la fois peinture polychrome (la vie trébuchante d'une communauté) et exploration radicale des atermoiements et des peines.

Porté par un lyrisme qui ne dit pas son nom, LaRose, grand bréviaire de la douleur, convoque, littéralement, les fantômes des temps perdus, pour s'abreuver à leur sagesse. « Le chagrin dévore le temps, murmurent-ils à la fin du livre. Le temps dévore le chagrin. »

LAROSE,

Louise Erdrich,

traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez, éd. Albin Michel, 528 p., 24 E.

Photo : Louise Erdich © Jean-Luc Bertini / Pasco. Roman LaRose © éd. Albin Michel