Lanzmann et les ciseaux d'Abraham Bomba

Lanzmann et les ciseaux d'Abraham Bomba

« L’héritage de Lanzmann, ce sont les ciseaux de Bomba » : pour l’historien Frédéric Sallée, cette séquence du film Shoah témoigne de ce que lègue Claude Lanzmann, décédé ce jeudi 5 juillet, aux historiens… et à nous tous.

Avec la mort de Claude Lanzmann s’est évanouie une certaine idée du rapport au temps, si chère à l’historien. Celle du temps long, de la nécessaire contemplation de ses semblables, dans ce qu’ils ont de plus vil comme de plus noble, pour arriver à l’impérieuse nécessité de leur transmettre une œuvre, elle, immortelle.

Que va-t-il rester de l’héritage Lanzmann ? Une vie ciselée, une voix hors-champ et les pleurs d’un coiffeur de Treblinka, Abraham Bomba, à jamais capturés par la pellicule.

Lanzmann, ce n’est pas qu’un caractère irascible et une voix rauque. Avant les ciseaux de Bomba vinrent les premiers coups de canif, dès 1949, au profit d’une dénonciation d’une Allemagne endormie dans une dénazification jugée inopérante et inefficace par sa lenteur et sa perméabilité, durant son année berlinoise à la Freie Universität. Mais également une lame capable d’être moins tranchante, n’incarnant pas l’unique gardien du temple de la représentation de l’extermination des Juifs d’Europe, à l’image de son rapport avec le cinéaste hongrois Lázló Nemes, réalisateur en 2015 du Fils de Saul et adoubé par son pair.

Maniant subtilement procédés narratifs, sublimation de l’image et pertinence du propos, Lanzmann a également légué une vision philosophique, au service de l’historien. Son œuvre monumentale, Shoah, sortie en 1985, représente un modèle méthodologique dans l’appréhension du génocide. La diversité des acteurs choisis, des témoins comme Abraham Bomba, coiffeur commis ArbeitJude (Juif du travail) sur le site de mise à mort de Treblinka, aux bourreaux de la SS, en passant par les compromis, tel Henryk Gawkoski, cheminot de Malkinia, est saisissante. En interrogeant tous les protagonistes de l’horreur, Lanzmann nous a transmis un enseignement, celui de la prise en considération d’un système. Il a su prouver à l’historien l’importance de ne fermer aucune porte. Lui qui, à la fin des années 1970, soulignait que la « suspicion et la pornographie mémorielle » s’érigeaient chez les parangons de vertu dès lors que l’on s’intéressait aux bourreaux, a su orienter l’historiographie vers ce champ encore confidentiel durant les années 1980.

De ce système s’amalgame le processus. À l’image de son œuvre, découpée en séquences dépassant le cadre d’Auschwitz, il lègue à l’historien le sens du déplacement de la focale de l’objet d’étude. La liquidation du ghetto de Varsovie, les camions à gaz de Chelmno, les bunkers de Birkenau, autant de lieux divers pour une même visée mortifère : la planification de la destruction physique systématique.

Enfin, Lanzmann laisse en héritage une réflexion. Peut-on mettre des mots, des images sur ce qui apparaît comme inconcevable ? L’indicible peut-il s’incarner ?  Au-delà des polémiques sur le rapport entre Shoah et fiction, sur la pertinence du lien et son opérabilité, Lanzmann nous a livré une réponse : si l’indicible ne se décrit pas, il se ressent. Sa force fut d’incarner une histoire dénuée de pathos. Le geste sûr et mécanique des ciseaux de Bomba, dans son salon de coiffure new-yorkais lors de son interview à la fin de l'année 1979, s’impose comme la cinglante et magistrale réplique du geste tremblant et funeste de la fin 1942 dans les baraquements de Treblinka. Les ciseaux se substituent, le temps d’une séquence, à l’archive et rappellent à l’historien que son objet d’étude n’est pas froid mais pétri d’un cortège de meurtrissures qu’il doit subtilement considérer afin de tendre vers la vérité.

« Continuez… Nous devons le faire. Vous le savez ». L’invective lancée par Lanzmann à un Abraham Bomba en pleurs, incapable de tenir ses ciseaux ni de témoigner des derniers instants de ses proches de Czestochowa, résonne aujourd’hui comme une profession de foi. Son héritage, ce sont les ciseaux de Bomba.

Ni le coiffeur, ni le cinéaste ne sont là, aujourd’hui, pour les tenir. Un vivant est passé. Et avec lui, la mémoire de tous les autres. Avant que nous ne passions, ramassons les ciseaux et continuons. Nous devons le faire. Nous le savons.

 

 

Agrégé d'histoire et docteur en histoire contemporaine, Frédéric Sallée est l'auteur de Sur les chemins de terre brune. Voyages dans l'Allemagne nazie (1933-1939) (Fayard, 2017). 

 

Photo : Claude lanzmann ©AFP / JOEL SAGET