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Le langage est-il le propre de l'homme ?

Written by Fabrice Schnoller | Jun 9, 2018 11:44:00 AM

Adolescent, je m’étais essayé à la lecture de Moby Dick, ce monument de la littérature qui me semblait être une nouvelle promesse d’aventure épiques, dans la lignée des Jack London, James Fenimore Cooper, Jules Verne ou Rudyard Kipling, que je dévorai alors à raison de plusieurs ouvrages par semaine. Le choc fut rude, et les descriptions minutieuses de l’industrie baleinière ponctuées d’analyses philosophiques sur la nature humaine avaient alors vite eu raison de mon impatience. C’est à peine si je gardai alors le souvenir de cet animal incroyable qu’il avait alors choisi pour illustrer le mal : le cachalot.

Vingt années se sont passées, des années où à force d’expériences heureuses et malheureuses j’ai progressivement remplacé ma fougue et ma naïveté par une relative prudence et un réalisme dictés par les règles d’une société à laquelle on finit tôt ou tard à se conformer. J’avais abandonné mes rêves d’enfants, d’expéditions aux confins des océans, de chercheur d’or au Klondike, d’explorateur dans la jungle ; je menai alors avec succès une carrière d’ingénieur dans le bâtiment qui monopolisait mon esprit. C’est dans le sport sans doute que je laissai s’échapper cette énergie inconsciemment refoulée, en allant surfer ou courir dans les fabuleux cirques de l’île de la Réunion où j’avais posé mes valises depuis plus de dix ans. Ma famille, ma maison, mon entreprise étaient mon univers, et ma vie entière lui était voués.

On dit qu’à quarante ans, à mi-parcours de cette vie qui s’écoule inéluctablement, nous devons faire face à nos démons, et résister au chant des sirènes qui tentent de nous attirer vers des horizons funestes. Pour moi les sirènes ont pris la forme de cachalots, et Moby Dick, cette incarnation du mal, a chamboulé mon existence.

J’effectuai une traversée en voilier entre La Réunion et l’île Maurice, un voyage court d’une trentaine d’heures, mais particulièrement difficile car face au vent et soumis aux houles de l’océan Indien. J’aidais alors un ami qui malgré sa passion de la voile et son récent investissement dans un ketch de dix-huit mètres souffrait d’un mal de mer terrible et m’avait demandé de le barrer. C’est une course hauturière et quand la terre disparaît à l’horizon et que la nuit tombe avec une voute étoilée immaculée, quand l’étrave du bateau s’enfonce dans chaque vague masquée par la pénombre, on ressent un mélange grisant de crainte et de courage. La toute-puissance de la nature, qu’elle prenne la forme d’une éruption volcanique, d’un ouragan ou d’un océan sans frontières a toujours eu cet effet salvateur sur mon esprit, et assez paradoxalement en me faisant prendre conscience de mon insignifiance elle balaye tous les soucis, m’obligeant à chaque fois à prendre du recul.

Cette nuit-là fut longue, les coéquipiers étaient tous terrassés par le mal de mer, et quand le soleil se leva, j’eus le plus grand mal à les tirer de leur léthargie pour leur annoncer que notre bateau était entouré d’un groupe de baleines. J’étais hypnotisé par ces formes immenses, irrésistiblement attiré par l’idée de m’immerger parmi elles et malgré mon appréhension je me glissais dans l’eau avec un ami sous le regard réprobateur des autres passagers qui ne pensaient qu’à rejoindre la terre ferme.

Sans transition, nous nous sommes retrouvés plongés dans un monde irréel, où les rayons du soleil pointent vers les abysses. Nous nagions maladroitement parmi les planctons et autres formes de vie étranges, tout en voyant s’éloigner le voilier dont le skipper craignait une collision avec ces géants. Très vite, une vingtaine de baleines s’approchèrent de nous jusqu’à nous toucher, leur regard expressif nous scrutant avec attention. Progressivement, rassurés par leur comportement placide, nous avons oublié nos craintes et commencé à répondre à leur invitation, la rencontre se transformant en ballet, les baleineaux venant à notre contact sous le regard bienveillant de leur mère qui semblait parfois nous protéger de leur excitation maladroite. Elles émettaient des sons puissants, des « click » semblables à des coups de marteau sur une enclume qui faisaient littéralement vibrer notre corps. J’ai alors eu la nette impression qu’elles communiquaient entre elles mais également avec nous.

J’ai ressenti une ivresse incroyable, qui n’a sans doute rien à envier à celle d’un explorateur rencontrant une tribu inconnue dans une terre inexplorée, et une idée m’à traversé l’esprit : combien d’humains ont eu la chance de vivre une telle rencontre ?

Dès mon retour à terre, j'ai surfé sur internet pour savoir qui j’avais vu et ce qu’il s’était passé, et plus j’ai avancé dans mes recherches, plus je suis devenu perplexe. J'ai découvert que ce groupe de baleines était en fait une famille de cachalots, le plus grand prédateur ayant jamais vécu sur notre planète. Ils plongent à plus de deux milles mètres pour combattre le calmar géant et disposent d’une dentition à faire pâlir un tyrannosaure… Plus incroyable encore, leur cerveau est le plus perfectionné du règne animal, avec un cortex surdéveloppé et une densité de neurones miroir bien supérieure à la nôtre. Ces cellules récemment découvertes par les neuroscientifiques sont associées à notre conscience et à notre capacité « unique » à avoir de l’empathie, à nous projeter dans l’esprit des autres. A minima, ces animaux peuvent être comparés aux grands singes ou aux éléphants, qui ont des structures sociales complexes. Comment alors expliquer leur absence d’agressivité et leur proximité quand on sait qu’ils ont été massacrés par nos baleiniers jusqu’à la fin des années quatre-vingt et que pour la plupart d’entre eux ils sont contemporains de cette époque ?

Je décidai alors de pousser plus loin mes recherches en m’inscrivant à un master en biologie pour accéder à la littérature scientifique. Et j’allais de surprises en surprises avec des articles démontrant l’existence de cultures, de dialectes, avec des comportements sociaux incroyables, des nurses, une éducation de plus de quinze ans, et surtout un organe acoustique tellement sophistiqué qu’il ressemble plus à une arme de science fiction qu’à un résultat de l’évolution.

J’avais ressenti ces clicks puissants émis par le cachalot, mais j’étais loin de me douter qu’ils pouvaient grâce à leur écho depuis la cible visée, à la manière d’un sonar transporter de l’information sur plusieurs centaines de mètres vers la mâchoire du cachalot et lui permettre de voir avec précision en trois dimensions dans l’univers ténébreux des abysses où il passe le plus clair de sa vie. Une sorte de sixième sens pour lequel ils utilisent non pas leurs oreilles mais leur dents comme une antenne.

Ce jour-là j’ai eu une intuition, qui ne m’a plus quitté depuis : et si ces clicks étaient le support d’un langage, d’une forme de communication tellement sophistiquée, tellement éloignée de notre univers sensoriel et de pensée que des générations de chercheurs se seraient fourvoyés en les étudiant d’une manière anthropomorphique avec leur ouïe ? Aucune trace d’une telle hypothèse dans la littérature scientifique, seuls quelques hurluberlus osent émettre cette idée sur des sites new ages.

Je me suis toujours posé la question de l’origine d’une intuition, et celle-ci a renforcé mon opinion sur le caractère « réfléchi » de ces flashs d’idées qui peuvent parfois surgir au travers d’un rêve. J’avais lors de ma thèse d’ingénieur travaillé sur ce qu’on appelle la résolution d’un problème inverse mathématique : grossièrement, il s’agissait de calculer les zones d’activation neuronales dans un cerveau en partant des potentiels mesurés d’un électroencéphalogramme. J’avais pour cela utilisé un code qui venait d’être dévoilé par l’armée américaine, qui l’utilisait pour les radars. Radar, sonar, le principe est le même dans les deux cas, on analyse l’écho d’un signal avec une antenne, ce que fait exactement le cachalot avec son sixième sens. Mais la technologie nous permet d’aller plus loin et d’envoyer également de l’information dans des signaux très brefs, condensés, ce que nous appelons la modulation-démodulation, qui a donné son nom au modem, technologie que nous utilisons tous les jours avec nos antennes télévision ou radio, mais également sur les lignes internet. Souvenez vous du crépitement caractéristique du modem au début de l’internet, un jour un aveugle à qui je faisais écouter des clicks de cachalots m’a spontanément déclaré que cela lui rappelait ce bruit…

J’avais également des notions sur le cerveau, qui ont été complétées lors de mon master en biologie et ont repoussé dans mon esprit les limites du possible pour le cachalot. Enfin j’avais plongé avec eux, croisé leur regard, partagé une moment de leur vie, peut-être aussi exceptionnel pour eux que pour moi.

Notre cerveau est un réseau formidable d’informations, nous passons notre vie à stocker des souvenirs de perception et d’actions, et à les lier entre eux par ordre d’importance. Si je vous dis blanc-liquide-vaches, sans avoir le temps de réfléchir vous aller penser « ---- ». C’est automatique car ces mots sont fortement liés dans votre esprit, et c’est de cette manière que nous fonctionnons, les mathématiciens appellent cela un réseau Bayesian, et c’est sur cela que reposent l’intelligence artificielle et le Deep Learning, ces nouveaux paradigmes « branchés » du transhumanisme. J’avais la chance d’avoir étudié les mathématiques à haut niveau à l’École Centrale, travaillé dans un laboratoire de recherches sur le cerveau, décortiqué un algorithme de sonar, être retourné sur les bancs de l’université pour un master en biologie, et surtout d’avoir improbablement rencontré des cachalots communicatifs au milieu de l’océan. Cette somme de hasards et les informations liées ont cristallisé instantanément cette idée folle dans mon esprit, l’ont pour ainsi dire gravé dans le marbre.

Malgré tout, cela ne reste qu’une idée. Et la confronter à mes interlocuteurs, scientifique ou non s’est vite avéré périlleux. Avancer l’hypothèse qu’un animal pourrait communiquer avec un sixième sens, en codant de l’information tel un ordinateur est une mise en abyme de nos certitudes. Et nous n’aimons pas les bousculer.

L’homme communique assez maladroitement, utilisant ses expressions faciales et alignant des sons, monèmes et phonèmes pour coder de l’information dans ses phrases. Le débit est limité, tout au plus trente bit par seconde si on utilise l’unité informatique pour le mesurer. De plus le protocole que nous utilisons, la conversation, rend impossible la communication multiple, limitant l’échange à deux interlocuteurs qui croisent leurs regards pour établir le contact.

Et pourtant nous affirmons avec arrogance que le langage est le propre de l’homme, malgré l’émergence de preuves de plus en plus nombreuses de formes primitives de langage chez de nombreuses espèces. L’exception du langage est pour moi le dernier bastion de la pensée suprémaciste humaine, de cet axiome qui alimente notre dissonance cognitive et nous permet de ne pas voir l’animal mort dans le steak de notre assiette.

Car au travers du langage, c’est bien la pensée et la sensibilité que nous nions aux animaux. Le langage façonne notre conception du monde, il formalise nos perceptions et nos expériences, il limite notre « umwelt », ce concept philosophique qui propose une vision du monde directement liée à notre expérience et à nos sens. Je me souviens de cette expérience réalisée avec une tribu amazonienne, qui n’avaient aucun mot dans leur dialecte pour compter au delà de trois, ces même indiens ne pouvaient différencier deux tas de 5 et 10 fruits.

Aujourd’hui, il existe un consensus au sein de la communauté scientifique pour nier la pensée, le langage et même la simple faculté d’imiter chez l’ensemble des animaux ; une forme d’anti-anthropomorphisme dogmatique qui me semble plus servir à justifier notre mode de vie qu’à vraiment explorer les dernières frontières de la connaissance.

À mon sens, il est autant « non scientifique » d’affirmer que les animaux n’ont pas de langage que d’affirmer le contraire. J’ai même le sentiment que notre mode de pensée régresse à ce sujet : Darwin, cette icône des biologistes modernes affirmait que « la question de la pensée chez l’animal n’est pas duale, mais une simple question d’échelle ». Que reste-t-il de ce bon sens aujourd’hui ?

Les cétacés, et plus particulièrement les cachalots nous offrent une opportunité unique d’ouvrir une brèche dans cette muraille que nous avons érigée entre l’homme et le monde animal. Ils sont intelligents, communicatifs, possèdent une quantité incroyable de neurones miroirs, ces prérequis du langage. On peut légitimement penser qu’ils communiquent, et peut-être même mieux que nous avec ce sens extraordinaire, pourquoi ne pas imaginer des débits de plusieurs centaines de bit par seconde, la capacité à communiquer avec plusieurs interlocuteurs en simultané dans un océan où le son porte à des centaines de kilomètres ?

L’idée peut sembler farfelue, et elle l’est, j’ai coutume de dire qu’elle a une chance sur mille d’être légitime, et une chance sur mille de pouvoir un jour être prouvée, cela nous fait au final une chance sur un million. Et pourtant si elle est vraie, quelle révolution dans notre mode de pensée : l’homme détrôné chuterait de son piédestal et devrait enfin admettre qu’il n’est pas le seul maître de cette planète. Nous avons (presque) réussi à nous débarrasser du dogme d’un univers centré sur la terre, d’une création en six jours, il nous reste peut-être à travailler sur ce paragraphe fondateur de la bible et de notre mode de pensée :

« Et au commencement fut le verbe, le verbe fut offert par dieu, le verbe était dieu. »

 

Photo : DAREWIN © Fred Buyle