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L’affaire Benalla symbolise la possibilité toujours présente des dérives d’un pouvoir

Written by Emeric Bréhier | Jul 22, 2018 10:59:32 AM

L’affaire Benalla secoue la République. Et ce n’est probablement que le début. D’abord car les faits qui sont reprochés à ce monsieur sont en soit graves. Ensuite car il semble s’être approprié une identité qui n’est pas la sienne. Ensuite parce que la réaction de la chaîne de commandement à l’Elysée semble avoir été défaillante dans sa prise de décision conduisant à une sanction d’une faiblesse insigne. Enfin car elle ternit l’image d’un président qui se voulait non pas normal mais exemplaire, exempt de toutes les carabistouilles de l’ancien monde. Évidemment, chacun s’emballe et s’emporte. Mais il y a tout de même dans cette affaire des faits troublants que la justice devra éclairer. Mais également le Parlement puisque la Commission des Lois de l’Assemblée nationale s’est saisie de ce qui ressemble bel et bien à une troublante dérive de l’exercice du pouvoir. Ce n’est pas une décision anodine puisqu’elle sera dotée des pouvoirs d’une commission d’enquête et pourra donc procéder à l’ensemble des auditions qu’elle juge nécessaire pour établir le déroulement des faits survenus lors de ce 1er mai. Si des crispations inévitables ont pu avoir lieu, et auront encore lieu, ne doutons pas qu’elle parviendra à mener à bien ses auditions durant un mois. Elle y sera d’autant plus contrainte en réalité que le Sénat a lui aussi décidé de mettre en place une Commission d’enquête mais ici avec un délai de travail de six mois. Ce n’est pas la première fois, loin de là que le Parlement décide souverainement de se doter de commissions d’enquête. Et jamais, jamais, cela n’est vu avec satisfaction par l’Exécutif en place. Dans « l’ancien » comme dans le « nouveau » monde. S’il convient de suivre avec attention les travaux de ces deux commissions d’enquête, n’imaginons pas toutefois qu’elles pourront tout éclaircir pas plus qu’elles ne constitueront un moyen d’enterrer le scandale.

Il n’en demeure pas moins que cette « affaire Benalla » tombe au plus mal pour un président de la République confronté depuis plusieurs mois à des critiques sur son « style présidentiel » qui commencent à marquer l’opinion. « Président des riches », voire des « très riches » selon la formule assassine de son prédécesseur, présidence ne respectant pas les corps intermédiaires qu’ils soient issus de la démocratie sociale ou de la démocratie locale, présidence jupitérienne en quelque sorte. L’ironie de l’histoire ici est qu’Emmanuel Macron se voit reprocher ce qui lui était reconnu positivement durant toute sa campagne, en un phénomène de miroir inversé avec François Hollande ! Lorsque ce dernier n’aurait pas su incarner la fonction présidentielle à force de vouloir être un « président normal », Emmanuel Macron lui aurait quitté les rives démocratiques au profit d’une dérive monarchique. C’est bien parce que ce décor a été planté que l’accusation de la présence aux côtés du président de la République de « barbouzes » peut être avancée et soutenue. Et immédiatement fleurissent les souvenirs des grandes heures sombres de la Vème République avec le SAC des gaullistes, et ne devrait pas tarder à resurgir l’exemple de la cellule du commandant Prouteau sous François Mitterrand.

Quelle que soit l’issue de cette « affaire » sur le plan politique, le mal est fait et elle marquera à nul doute un tournant dans la pratique du pouvoir par le président de la République. Celui-ci indéniablement devra recouvrer la bonne distance avec ses concitoyens. Une distance qui ne se limite pas à une distanciation, mais qui retrouve les chemins d’un dialogue avec l’ensemble de ces corps intermédiaires qu’il a depuis son accession aux responsabilités trop bousculés voire ignorés. Les récentes rencontres avec l’ensemble des organisations syndicales, avec des propos plus que mesurés de la part de leurs responsables y compris du Secrétaire général de la CGT, constituent à cet aune le signe d’une indéniable prise de conscience.

« L’affaire Benalla » ne fait que commencer et nul ne peut à ce stade savoir jusqu’où elle ira mais ce qui est probable c’est qu’au-delà de la situation de ce monsieur, elle ne pourra que laisser des traces profondes dans l’image d’un président de la République qui avait fondé son aventure politique sur un inaltérable respect des principes républicains, bien loin des comportements apparus crûment ces derniers jours. Et pas uniquement de la part de Monsieur Benalla. Elle devrait également permettre de faire avancer la normalisation du fonctionnement administratif de la présidence de la République, et plus globalement des autorités politiques notre pays. En permettant que celles-ci soient effectivement contrôlées par un Parlement qui mobiliserait enfin les pouvoirs qui sont d’ores et déjà les siens. L’irresponsabilité politique du président de la République dans notre Vème favorise ces types de dérives. Il est plus que jamais indispensable de se saisir de ce débat constitutionnel pour reposer la question de notre équilibre des pouvoirs. Mais sans se voiler la face : c’est bien l’élection présidentielle qui constitue ce moment démocratique préféré des Français. C’est donc en la respectant qu’il faut partir pour fonder un nouvel équilibre des pouvoirs. Et non pas en essayant invariablement de la contourner. « L’affaire Benalla » symbolise la possibilité toujours présente des dérives d’un pouvoir. Plus que jamais il est donc indispensable d’ériger et de conforter des contre-pouvoirs : « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » écrivait Montesquieu dans De l’esprit des Lois. Une leçon toujours d’actualité.

 

Photo : Alexandre Benalla et Emmanuel Macron © CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP