La virilité est-elle nécessairement machiste ?

La virilité est-elle nécessairement machiste ?

La virilité est-elle devenu indésirable ? Ou du moins réprouvée dans les conduites qui semblaient la représenter jusque-là, tant du côté social (attitude dominatrice, intransigeance, hiérarchisation), que du côté sexuel (propos grivois, drague insistante, misogynie) ? Les uns se félicitent d'un ordre social plus égalitaire, les autres s'offusquent d'une identité masculine en perdition.
Par Guillaume von der Weid, professeur de philosophie et maître de conférences à Sciences-po.

Faut-il noyer l'homme viril dans l'homme égalitaire ? L'humanité est-elle divisée ? Autant de questions qui peuvent se résumer à celle dont Kant affirmait qu'elle contenait en puissance toute la philosophie, à savoir : Qu'est-ce que l'homme ? Question abyssale que l'angle de la domination masculine organise autour de trois polarités : la polarité anthropologique entre nature et culture, la polarité politique entre vengeance et justice, et enfin la polarité morale, entre désir et charité.

Nature barbare ou culture dénaturée ?

La dénonciation du machisme s'appuie tout d'abord sur deux oppositions symétriques entre nature et culture. La première oppose l'animal à l'humain en ce que l'un est déterminé par des rapports de force où le mâle domine la femelle, conformément à la dimorphie de la plupart des mammifères du fait de la rivalité entre mâles, tandis que l'autre accorde une valeur égale à tous les individus. Le premier féminisme réclame ainsi la civilisation d'un homme encore trop proche de ses pulsions animales. La domination masculine serait l'entaille d'une nature persistante dans le tissage fragile de la culture. Opposition renversée par le féminisme constructiviste d'une Simone de Beauvoir, qui affirme au contraire qu'« on ne naît pas femme, on le devient », et que l'inégalité homme/femme est une déformation sociale, non pas une forme naturelle. La hiérarchie sociale des sexes conduirait, par assimilation mentale progressive, à naturaliser une inégalité artificielle, suivant la formule de Pascal : « J'ai bien peur que cette nature ne soit qu'une première coutume, comme la coutume est une seconde nature. » Mais bête sauvage ou butor social, l'homme resterait un monstre à corriger, par domestication ou reprogrammation.

Seulement, la nature ni la culture ne se donnant à l'état pur, il est impossible de trancher entre ces deux imputations symétriques. La voie des origines de la domination masculine étant incertaine, reste celle de ses effets sociaux qui, à défaut d'en comprendre les ressorts, permet d'en traiter les conséquences.

La loi peut-elle corriger les esprits ?

Car le machisme peut être considéré comme un comportement tombant sous le coup de la loi, loi précisément faite pour dissuader les individus d'empiéter les uns sur les autres par la violence ou la filouterie, alors même que la pacification sociale, paradoxalement, y incite doublement, par la multiplication des motifs (on est plus riche en société) et par la diminution des défenses (on y est moins armé). On sait toutefois que, ne s'attaquant qu'aux symptômes sans transformer les instincts ou les mentalités qui les produisent, cette réponse institutionnelle laisse la domination masculine s'infiltrer dans les interactions les plus insaisissables (manspreading, mansterrupting, discrimination professionnelle insidieuse…), mais surtout dissuade les victimes de porter plainte : seuls 3 % des viols seraient jugés en Cour d'Assises (INED, 2016).

Or la disproportion entre insuffisance des sanctions et permanence des violences susciterait des attitudes vindicatives, contraires à l'ordre social. Ainsi, les mouvements #metoo#balancetonporc donnent lieu à des débordements où la vengeance personnelle prend le pas sur l'impartialité de la sanction rationnelle. On y accuse des individus nominativement, hors de toute procédure judiciaire, on y condamne en bloc les comportements néfastes des hommes vis-à-vis des femmes, sans distinction, du sous-entendu égrillard au viol. L'homme est ainsi jugé mauvais et lancé à la vindicte publique comme une bête féroce ou un dépravé irrécupérable. On n'a fait que remplacer l'opposition des causes par l'opposition des conséquences, sans sortir d'une interprétation guerrière et caricaturale des relations.

Désir et charité

Or cette logique d'opposition ne rend pas compte du moteur des relations humaines, qui est le désir de reconnaissance et la peur d'être méconnu. On s'affirme par des qualités extérieures qui nous opposent, beauté, force, richesse, mais toujours pour être aimé en soi-même, d'un amour semblableParadoxe que Freud illustre en opposant deux formes d'amour, l'amour de désir et l'amour de charité (Malaise dans la civilisation). Nous voulons à la fois être objet d'un amour désintéressé, d'un amour pur de toute particularité et qui pourrait aussi bien viser quelqu'un d'autre dans sa nudité humaine, amour charitable dont le Christ ou le Bouddha pourraient être les emblèmes — mais en même temps, nous voulons être préférés, c'est-à-dire désirés d'un amour unique, soustrait aux autres et qui nous en sépare.

Or il y a dans le machisme le choix d'imposer cette préférence, de capturer l'amour dans la cage de l'affirmation de soi, de ses « qualités », de son identité, au détriment du dialogue, de l'ouverture au désir de l'autre, de construction d'une relation équilibrée, comme si le machisme était une réaction à la menace de cet autre amour, l'amour ouvert, qui vise quelque chose de plus large que soi. Tout comme pour la crânerie qui est souvent le signe d'un manque de confiance en soi, le jeu de la virilité viendrait compenser des inquiétudes personnelles.

Où le sexisme rejoint le problème du racisme et des nouveaux populismes qui, un peu partout dans le monde, vantent les vertus de l'identité, du muscle, du rejet de l'autre pour sauver une âme pure et close sur elle-même. Autant de « préférences nationales » voulant abolir un monde environnant pourtant indispensable à leur différence. Ainsi, contre l'« insécurité culturelle », quelqu'un comme Éric Zemmour vante l'« identité française » (en déclin à cause des migrants et du multiculturalisme) et l'« identité virile » (en déclin à cause du féminisme et du progressisme). Trump et Poutine seraient les emblèmes de ce nationalisme viril, contrebalançant l'unification d'un monde de plus en plus intégré.

La question est donc moins celle de la définition de l'homme – par opposition à l'animal (l'Homme), à la femme (l'homme), à la « femelette » (le vrai homme), ou encore à l'étranger (le patriote) –, que l'équilibre toujours précaire que chacun doit trouver entre pulsions physiques et requisits sociaux, désirs égoïstes et coopération égalitaire, qualités singulières qui nous aiguillonnent et propriétés universelles qui nous rassemblent.

 

Photo : Marlon Brando © DR