La Vᵉ République : un régime solide aux pieds d’argile

La Vᵉ République : un régime solide aux pieds d’argile

Alors qu'elle fête aujourd'hui son soixantième anniversaire, la Vᵉ République se distingue par sa longévité et sa solidité. Mais si ce régime a su relever les défis de l’histoire, l'essayiste Béligh Nabli estime qu'il doit aujourd’hui être revitalisé pour répondre aux critiques croissantes qui lui sont adressées.

Le 4 septembre 1958, place de la République, le général de Gaulle présentait le projet de nouvelle Constitution aux Français. Le texte est largement approuvé par référendum le 28 septembre 1958 : la Constitution de la Ve République est adoptée par 79,25 % des voix et un taux de participation record. La nouvelle norme juridique suprême de l’État, porteuse d’un contrat social, est promulguée le 4 octobre 1958 par le président René Coty. Soixante ans après sa naissance en pleine guerre d’Algérie, la Ve République est toujours en vie.

Un miracle au regard de notre histoire politique. Depuis la Révolution de 1789, aucun des systèmes constitutionnels expérimentés jusqu’en 1958 n’était parvenu à bâtir un régime durable. La France a connu alternativement des monarchies (1789-1792, 1814-1848), deux empires (1804-1815, 1852-1870) et quatre républiques, ainsi que diverses formes de gouvernement d’une nature plus ambigüe, dont un certain « État français »…

Ainsi, la Constitution de la Ve République est en passe de devenir le régime politique le plus long que la France ait connu. Une étonnante longévité et pérennité qui confortent son titre honorifique de « vice-doyenne » des constitutions françaises (la IIIe République détenant encore le record de longévité). En sus de sa permanence, la Constitution de 1958 a donné à la France un régime politique et institutionnel stable, structuré et relativement solide, qui a su surmonter les difficultés auxquelles il a été confronté. Mieux, les épisodes difficiles qui ont rythmé son histoire n’ont fait que le renforcer : la décolonisation algérienne (1958-1962), une crise politico-sociale majeure (Mai 1968), le départ de son « Père-fondateur » (1969), le décès d’un président de la République en exercice (1974), l’alternance politique (1981), des périodes de « cohabitation » officielles (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002) ou officieuses (1974-1976, 1988-1991), des attaques terroristes de grande ampleur… De tels événements auraient pu emporter d’autres régimes. Une telle longévité témoigne de la capacité d’adaptation de la Loi fondamentale et de ses acteurs politico-institutionnels.

Il n’empêche, la Ve République peine à répondre à des critiques croissantes et récurrentes. Au-delà des déséquilibres structurels inhérents à la dérive présidentialiste du régime, notre crise démocratique est marquée par un triple déficit d’efficacité, de représentativité et d’exemplarité du pouvoir politique. Un triptyque qui nourrit l’avènement d’une « démocratie de la défiance », laquelle se matérialise notamment par une montée continue de phénomène abstentionniste (auquel résiste encore en partie l’élection présidentielle). Malgré la tendance à la banalisation de cet acte de défiance que représente l’abstention électorale (auquel il convient d’ajouter l’affirmation du « vote blanc »), celle-ci porte en elle un signe de rupture au sein même de notre contrat/corps social.

La République est plus qu’une forme de gouvernement. S’exprimant à Albi le 30 juillet 1903, Jean Jaurès imaginait ainsi la République comme « un grand acte de confiance » [1]. Sorte de syncrétisme intégrant l’héritage de la Révolution française et les acquis démocratiques et sociaux du XIXe et XXe siècles, le « modèle républicain » renvoie non seulement à une forme de gouvernement et d’ordonnancement institutionnels, mais aussi à des représentations mentales, morales, philosophiques, culturelles et axiologiques. Du reste, l’étymologie du mot (res publica est « chose publique ») rappelle le lien tissé entre la construction du projet républicain et l’idée de commun. C’est l’incapacité de nos sociétés politiques et civiles à faire vivre cette idée qui nourrit notre malaise collectif. La machine républicaine à produire l’identification à la communauté nationale s’est enrayée. La difficulté à appréhender le fait multiculturel et à le conjuguer au singulier – ou au sein d’un « Nous » – se traduit par une polarisation autour de la question de l’identité. C’est pourquoi l’un des défis pour la Ve République version « nouveau monde » réside dans l’émergence d’une « grande nation inclusive » [2], alors même que le mot égalité fait l’objet d’un « déclassement idéologique ». Si la tendance est de mettre en exergue l'insécurité identitaire aux dépens de l'insécurité sociale, les deux sentiments sont intimement liés. Le raidissement identitaire est le symptôme d’une crise du lien social causée par l'affaiblissement des institutions de socialisation (famille, école, partis, syndicats), la persistance d’un chômage de masse, la précarisation et l’appauvrissement de la jeunesse…

La République ne saurait être réduite à une chose statufiée. Il convient de dépasser la seule logique commémorative pour inscrire la République dans une quête de sens fondée sur la revitalisation d’une matrice résumée dans une devise programmatique toujours vivante.

 

[1] Cité par V. DUCLERT, Réinventer la République : Une constitution morale, Paris, Armand Colin, 2013, p. 1.

[2] Thierry TUOT, La grande nation pour une société inclusive, Rapport au Premier ministre sur la refondation des politiques d'intégration, Paris, La documentation française, 2013.

 

Béligh Nabli est universitaire, essayiste et cofondateur de Chronik.fr. Auteur de La République du soupçon (éd. du Cerf)

Photo : Portrait du président de la République Charles de Gaulle au cours de la dernière interview qu'il a accordée au journaliste Michel Droit, le 7 juin 1968. © AFP