La Vème République a des ressources pour surmonter la crise qui touche les démocraties libérales

La Vème République a des ressources pour surmonter la crise qui touche les démocraties libérales

L'historien Jean-François Sirinelli se penche dans son dernier ouvrage « Vie et survie de la Ve République » (Odile Jacob) sur l'histoire de ce régime politique, confronté à une crise inédite aujourd'hui. Il estime que, riche de son histoire, elle a les ressources nécessaires pour la surmonter.

Pourquoi parler d’un essai de « physiologie politique » ?

La Ve République est un objet qui est en copropriété entre différentes sciences sociales. En tant qu'historien, mon souci constant dans ce livre, et plus largement dans ma réflexion sur la Ve, est de placer l'objet dans la longue durée. Pour moi, précisément parce que je suis historien, la Ve n’est pas qu'un « enrobage institutionnel ». C’est un tout un écosystème. Quand l’historien étudie un régime politique, il essaie de déceler l’esprit et la lettre des institutions et il s’interroge sur un équilibre – ou pas – entre ces instituions et tout le socle économique, social, et plus largement socioculturel. Cette notion d’écosystème débouche sur l’image d'un organisme vivant. D’où le terme de « physiologie politique ».

À la lecture de votre livre, on se rend compte que certains épisodes difficiles ont renforcé la Ve République et que, depuis deux décennies, elle se trouve au contraire fragilisée.

Cet organisme vivant est confronté à deux défis constants. Le premier est un défi structurel. Le régime doit affronter le changement constant de son environnement : intérieur (ce que j’appelle la métamorphose de la France) et extérieur (l’histoire monde). Mais il y a, de surcroît, toute une série de chocs brutaux qui l’impactent. Jusque-là, cet écosystème a montré sa capacité à absorber les ondes de choc successives.

Premier exemple : Mai 68. Il ne faut pas oublier que la Ve République est alors très jeune. Or, elle a été capable de gérer Mai 68, et s'est ainsi montré en mesure d’absorber ce que j’appelle un test d’effort. L’épisode se termine par des élections. Ce jeune régime avait été fondé par un vieil home. En 68, il se retrouve confronté à une crise dont les acteurs sont les enfants de l’après Seconde Guerre mondiale. Mai 68 donne un regain de jeunesse à ce régime finalement.

Deuxième exemple de choc surmonté : le départ de cette statue du commandeur l’année suivante. Le général de Gaulle part brutalement alors que rien ne l’y oblige. Une des questions qui se posaient était : Est-ce que la Ve survivrait au départ de son fondateur ? La réponse est oui. Les rouages s’enclenchent et fonctionnent.

Enfin, 1981 est le troisième exemple. Ce régime ne pouvait prouver qu’il fonctionnait qu’en permettant l’alternance. Ce sera chose faite en 1981. Et c’est d’autant plus frappant que ce nouveau président avait été hostile au régime.

De quand datez-vous la fragilisation du système ?      

Ce régime est né dans les Trente Glorieuses avec les 4 P : la foi dans le Progrès, la Paix, la Prospérité et le Plein emploi. À partir de 1974, tous ces éléments – sauf la paix – vont s’estomper très rapidement. Ce choc conjoncturel ouvre une longue crise… de langueur.

L’autre date est structurelle. À partir des années 1980, on assiste à un dérèglement qui lui-même s’accompagne d’une dévitalisation. Ce régime donne l’impression, petit à petit, de perdre une partie de son ADN : sa fonction thaumaturge. Lui qui, dans la France de la fin des années 1950, semblait soigner les maux de l’État-nation.

Ce dérèglement est lié à toute une série de facteurs. L’élection de 1988 en est le symbole. Apparemment, tout va bien : le président sortant est réélu brillamment. Un signe de bonne santé pour le président et le régime, sauf que le FN frôle les 15 % des voix. On a ici le symptôme de cette crise de la représentation politique. L'année 1988 correspond au moment où, par-delà la réélection brillante d’un socialiste, le PS s’installe dans une crise idéologique.

Se produit également ce que j’appelle « la grande transformation ». Les classes moyennes, en expansion pendant les Trente Glorieuses, qui étaient le fondement de ce régime, petit à petit, décrochent. Maastricht est un premier cliquet en 1992, puis le référendum sur le Traité de Rome en 2005, où le non l’emporte. Une partie des classe moyennes a voté pour le non par hostilité au système politique, pas seulement par refus de l’Europe. Et en toile de fond, les années 1980-90 sont celles des premiers effets de la globalisation.

Comment analysez-vous 2017 ?

C’est tout proche et l’historien a besoin de recul… D’abord, cette trajectoire de météore du nouveau président est incontestablement un moment inédit de la Ve. D’autant plus inédit que cette victoire (qui se construit sur un alignement inédit de planètes) va à l'encontre des deux forces politiques de l’époque. Petit à petit, du quadrille bipolaire des premières décennies de la Ve République, on était passé à une bipolarisation PS/synthèse des libéraux et des gaullistes. Cette bipolarisation, même si elle était troublée depuis 1988 par le FN, continuait à aimanter la vie politique française. Non seulement le gagnant de 2017 n’appartient à aucun des deux pôles, mais il les fait s’écrouler.

Enfin, ce moment est le reflet de la crise de la représentation politique. L’écosystème est en crise au plan socioéconomique et au plan socioculturel (autour des valeurs républicaines et du vivre-ensemble).

S’ajoute à cela l’irruption de l’histoire-monde, dont l’élection de 2017 est le fruit. Par-delà cette défaite de la droite et de la gauche, on voit apparaître un nouveau clivage : la nécessité de se positionner par rapport à la globalisation. Le président a récemment mis en scène et en mots cette bipolarisation entre les nationalistes et les progressistes au niveau européen.

« La Ve est la forme française de la démocratie libérale » dites-vous. A-t-elle les armes pour s’en sortir dans ce contexte général de fragilité, de crise des démocraties libérales…

C’est la question de fond. Cette victoire d’Emmanuel Macron, ce n’est pas lui enlever son caractère inédit que de dire qu’elle est le reflet de cette crise de la Ve République. La question qui s'impose est la suivante : est-ce que cette République, qui a montré sa capacité de gérer et d’être thaumaturge, a perdu ou non ses vertus thaumaturges ? Je réponds par un point d’interrogation. Pas forcément pessimiste. Ce régime a, en effet, montré sa capacité à surmonter les crises successives. Mais cette faculté s’est accompagnée d’une dévitalisation progressive. La question n’est pas « arrivera-t-elle, cette République, à surmonter la nouvelle crise ? » mais « est-elle arrivée à un point où elle va manquer de tonus historique pour gérer la prochaine crise ? ». Je ne sais pas, il s'agit pour moi de l’enjeu majeur.

En découle une double question : Est-ce que le nouveau président est conscient de cet enjeu ? Il est conscient de la mutation, mais est-il conscient de cette dévitalisation ?

Deuxième question : où lui-même et son équipe trouveront-ils la force de rebondir ? Et là, le motif de mon inquiétude n’est pas simplement structurel. Pour le moment la force d’Emmanuel Macron, c'est sa majorité parlementaire, comme souvent sous la Ve. Mais que pense le parti LREM de toutes ces questions ? Y a-t-il une doctrine sur ces questions, une analyse, des solutions ? Dire qu’il y a un ancien ou un nouveau monde risque de ne relever que de l’incantation si on balaye l’ancien monde sans dire ce qu’est le nouveau monde. L’action, les facultés thaumaturges n’arrivent pas par magie, elles arrivent parce qu’à un certain moment, des cultures politiques sont capables de s’adapter aux enjeux.

Au niveau mondial, dans quelles régions voit-on se développer les démocratures ? Outre la Russie et la Turquie, on les voit fleurir en Europe centrale. Qu’appelle-t-on des démocratures ? Ce sont théoriquement des démocraties (dans leurs textes, leurs élections, leur jeu parlementaire), mais qui, dans la pratique, s'avèrent autoritaires. L’une des raisons de rester optimiste, c’est que tous ces pays n’ont pas la même histoire, le même passé, la même physiologie initiale que la France, qui repose sur toute une histoire républicaine. Il ne faut jamais oublier que dans Ve république, ce qui compte aussi c’est l’adjectif ordinal « cinq ». « Cinquième », du nom d’une République qui est implantée depuis un siècle et demi et qui, à part les quatre ans de Vichy, a toujours été un régime républicain qui a surmonté des crises aigües comme la Première Guerre mondiale ou la décolonisation. Cette République garde en elle-même des ressources, ne serait-ce qu’historiques. On est toujours le fruit de son passé.

 

Vie et survie de la Ve République, Jean-François Sirinelli, éd. Odile Jacob, 240 p., 21,90 €

Professeur émérite d'histoire contemporaine à Sciences Po, Jean-François Sirinelli est spécialiste de la Ve République et des mutations de la France contemporaine. Il a publié récemment « Les révolutions françaises 1962 -2017 » et « Vie et survie de la Ve République » (Odile Jacob).

 

Propos recueillis par Aurélie Marcireau

Photo : Jean-François Sirinelli © CHAMUSSY/SIPA

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