La semaine de Jean-Bernard Pouy

La semaine de Jean-Bernard Pouy

Chaque semaine, le Nouveau Magazine Littéraire invite une personnalité à revenir sur l'actualité. Ce dimanche, la chronique de Jean-Bernard Pouy.

Jean-Bernard Pouy a de la chance. Ou du flair. Son dernier roman, l'auteur du Poulpe l'a rédigé il y a deux ans. Comme ça, alors que justement, le genre policier, il en avait fait le tour. Va comprendre. Et puis, comme par hasard, son éditeur chez Gallimard lui a demandé un nouveau texte pour la Série noire et c'est celui-là qui est sorti du tiroir. Sauf que, par les hasards de la vie politique, la publication est tombée juste au moment où le Premier ministre, après des années d'expertises, des rapports à la pelle et un débat prolongé jusque dans les urnes, a annoncé que l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne se ferait pas, ne se ferait jamais. Ou alors sur le site actuel, à Nantes. Combien de temps aurait été gagné si tous les grands esprits qui ont soupesé chaque argument, favorable ou hostile à ce grand projet, avaient pu lire le petit roman de Jean-Bernard Pouy et se faire une idée.

Sans aller sur place en effet, cet anarchiste a su rendre compte de la bordélisation ultime qui règne dans la zone humide. Il suffisait donc de s'immerger dans ce polar pour déclarer « ça sent pas bon ! » et fermer le dossier. On ne dira pas que le comptoir du bar est le meilleur endroit pour régler les situations inextricables – ce serait idiot. En revanche, exhorter à voir la vie avec les lunettes de Pouy, ça, c'est un bon conseil. À preuve, cette chronique d'une semaine, invitation à lire le roman "Ma ZAD" (Série Noire, Romans noirs, Gallimard, 18€).

SAMEDI 10

La météo n’est pas si chienne que ça. Elle se met en quatre, neige, verglas, bouillasse et congères, pour nous mettre dans le bain, celui glacé des Jeux olympiques d’hiver, alors que la plupart des non-Coréens du monde vont se caler devant la télé, voire s’endormir à mort en regardant un match de curling. Aaaah, l’admirable curling ! Cette pétanque des neiges est devenue un symbole quasi mondial forçant tout un chacun à balayer devant sa porte pour dégager son porc intime. En ce moment, c’est Monsieur Hulot qui s’y colle. En France, où ça gueule à mort à cause de la poudreuse (aucune allusion à Marseille), on mise tout sur le père Fourcade, le meilleur du monde au biathlon, qui n’est pas une pommade contre l’acné mais un sport de douaniers. La cérémonie de clôture sera une belle explosion nucléaire.
Dans le genre cadeau empoisonné, comme celui de la Corée du Nord à la Corée du Sud, nous avons celui, annoncé, de l’artiste kitsch néo-pop post-ringard, crypto-provo, Jeff Koons, qui veut régaler la ville de Paris, meurtrie par les attentats. 140 morts au moins qui auront droit à un bouquet géant d’atroces tulipes de couleurs bombecs. Le plus grave, c’est que c’est un bouquet d’une dizaine de tulipes, c’est-à-dire une par terroriste du 13 Novembre. Curieux hommage. Des tulipes pour fêter le sang du peuple. Comme nous sommes en pleine commémopatho, ce cynico-louftingue-pété-de-thunes de Koons aurait pu proposer une énorme barricade, en or et en platine, installée rue Gay-Lussac. Le Jeff est un sacré déconneur, mais surtout un salaud d’esthète.

DIMANCHE 11

Hier, grosse fiesta sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. On va danser sur les palettes. On en profite avant l’échéance de fin mars… Qui, on le sait, s’annonce complexe, l’État ayant toujours la honteuse tendance à reprendre d’un côté ce qu’il donne de l’autre.
Y avait même un immense triton très Royal de Luxe… En attendant cette fin de mars qui risque d’être assez théâtrale : Prosit ! et surtout Yec’hed mat ! Ça fait une moyenne. Pourtant la moyenne est toujours petit bras. Comme la classe moyenne. Qui l’est tellement, moyenne, qu’elle ne bouge que moyennement, ne réagit que moyennement et, du coup, morfle toujours moyennement. En ce moment, annonce-t-on, elle couine, car son fameux pouvoir d’achat ne grimpe pas, malgré les macronneries tonitruantes. Il faut toujours se méfier de TOUS les pouvoirs, y compris celui d’achat, même quand il est relancé par les envahissantes « Soldes » (soldes me fait toujours penser à soldats), qui sont l’aveu que tous les prix pourraient être baissés de 50 %, voire de 70 %... C’est vrai que la plupart des fringues sont fabriquées par des petites mains qui bossent pour 70 % du SMIC. Sinon, c’est dimanche et il y a encore des gens qui vont à la messe, que ce soit à l’église, ou autour du barbecue, et il n’y a même pas de CRS pour les protéger de la vindicte…

LUNDI 12

Lundi, ça sent la guerre et ça ne sent pas le ravioli. Le bon ravioli des cantines qui a tendance à disparaître face aux attaques brutales de l’épinard bio. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je sens, dans l’air, le vrai parfum de la commémoration. 50 ans ! Une broutille par rapport à l’espérance de vie d’un déchet nucléaire… La grande ZAD, c’est l’Université. La fragrance épicée du lycéen en colère et de l’étudiant en rage. Ce que l’on comprend parfaitement car, il faut bien l’avouer, on n’aimerait pas être à leur place. Décider à 15 ans de ce qu’on va aimer et faire dix ans après, ce n’est pas raisonnable. Décider à 15 ans de n’avoir aucun avenir ou bien un avenir de zombie n’est pas envisageable. Savoir que l’on va affronter les tirages au sort, numerus clausus, exclusions diverses et sélection au faciès amène direct à la barricade, à l’occupation des lieux, au cocktail Molotov, qui reste, quoiqu’on en dise, plus dangereux et utile que le cocktail mojitov, si pratiqué de nos jours. La vraie commémo, ça serait ça. Revivre des évènements qui ont passablement changé nos vies. Même avec les Robocops au bout de la rue.. Rebarricader la ville n’est pas un souhait, c’est une éventualité qui s’avance, masquée… On vous aura prévenus.

MARDI 13

Ils sont en train de réformer les maths. Pour savoir que 1+1+1+1 = la guerre. Israël + Syrie + États-Unis + Russie = le bordel, la violence, l’aveuglement… Pas besoin d’être Cédric Villani, le Gonzague Saint Bris de la science pointue, pour se rendre compte de la justesse des additions basiques. Et de décider que 1+1, sur les « rézosocios », ça fait deux crétins qui donnent leur néfaste avis. Et un million de décérébrés + un million de lâches et anonymes délateurs, ça donne deux millions de fanas de ces soi-disant réseaux sociaux. Ce que ne seront jamais les centaines de milliers de morts au Moyen-Orient. C’est mal barré pour l’utopie.
Et en Afrique du Sud, c’est pareil. Et dans l’humanitaire, c’est pareil (Oxfam battue). Et dans la famille de Jauni Halliday, c’est kif-kif. C’est pareil partout. Comme si le monde, désormais, se divisait en deux. D’un côté, les pourris, (ceux qui pourrissent), pas besoin de préciser. De l’autre, les pourris (ceux qui morflent), pas besoin d’y revenir, un paquet d’êtres démunis de plus en plus de tout. Alors, pas besoin d’avoir la médaille Fields pour deviner que ça ne peut que péter. Et péter grave. Un conseil : entassez le sucre et la farine dans vos placards de nantis, mais de nantis pour pas longtemps. En attendant, regardez des séries à la con.

MERCREDI 14

Au secours, le foute revient et j’en Neymar à l’avance. La France, l’Espagne, l’Europe vont retenir leur souffle de buffle sur canapé, tout ça parce que 22 handicapés (pas le droit de mettre la main) vont cavaler après la baballe en or comme des clébards. Pourtant 22 est un joli nombre, surtout quand c’est au mois de mars. Ou en Bretagne. Ce soir, c’est le moment de lire un bon livre, comme le formidable recueil de nouvelles de Lucia Berlin Manuel à l’usage des femmes de ménage (titre à la noix).
Mais, enfin, un espoir est arrivé : un miracle ! à Lourdes ! comme avant ! et sur qui ça tombe ? Une religieuse ! étonnant, non ? Dieu, dans sa crasse autocentrée, aurait quand même pu innover, je sais pas moi, demander à l’Angleterre d’ouvrir ses frontières aux migrants, forcer Macron à imposer le salaire universel, jeter Netanyahou aux orties ou donner une Victoire de la Musique à Little Bob… remplissez vous-mêmes les cases vides… Les quotidiens sont formidables : le monde est à feu et à sang et ils ont encore la force d’aligner deux pages sur une miraculée qui a bu la tasse d’eau bénite… Hongrois rêver, comme dit cette buse de Victor Orban. Mais tout le monde s’en fout. Je croyais que, dans le métro, tout le monde serait à genoux en train de psalmodier et prier, eh ben non, raté, tout le monde était en train de pianoter sur le portable.

JEUDI 15

Au secours, la rougeole revient ! L’année prochaine, ça sera la peste. Bon, tout ça vaut mieux que d’attraper la scarlatine. Les lycéens sont contents : finie la Terminale. Ça faisait trop soins palliatifs. Vive la classe de la Maturité ! Si je me souviens, bien, moi, quand j’ai passé le bac, mûr, je ne l’étais pas. Un vrai perdreau de l’année. Quatre ans après, en 68, là, oui, j’ai tellement mûri que j’ai failli pourrir sur pied.
Ça y est, le PSG s’est encore pris une tôle. Toujours en Espagne. Le long des comptoirs, ce matin, ça jase. Évidemment, c’est la faute à notre espagnole de Paris, Hidalgo. Celle-là… Le vulgum pecus lui en veut car, comme il ne peut plus circuler en voiture comme un zombie, le monde s’écroule : le patron est pénible, les gosses sont chiants, les femmes les emmerdent, le PSG paume et les PV augmentent. Tout ça, c’est à cause d’Hidalgo. J’ai même entendu un biturin proclamer que, pour maire, on aurait besoin d’un père… Ça devient du harcèlement caractérisé. #balancetonhidalgo.
Et le chômage baisse. Encore une mauvaise nouvelle. Le travail a encore de beaux jours devant lui. Hamon flippe.

VENDREDI 16

Ce matin, le Père Lachaise… La crémation d’un ami avec, pour se consoler, la certitude que, maintenant, lui, au moins, il s’en fout. Il n’aura plus à se cogner le désarroi ambiant, la désespérance plus que future et la vision déprimante que le monde va mal, très, très mal. Maigre consolation. Avec la guerre un peu partout, la misère un peu partout, la faim un peu partout. Avec le PSG qui s’écroule, Fourcade qui flanche, et les cinéastes qui détruisent leurs journaux intimes. Avec la météo qui se pourrit au même rythme que le climat se réchauffe. Et avec le déraillement annoncé de la SNCF (Sauvons Nos Cheminots Fatigués).
Je ne sais pas de quoi mon ami est décédé, mais je suppute que les particules fines y sont peut-être pour quelque chose… Bref, ça n’empêche pas que nous devons affronter la baisse tendancielle du taux de bien-être. En comptant sur l’écrasante victoire du colonialisme internet, et l’esclavage qui va avec.
Saint Algorithme, pianotez pour nous ! Et lâchez-nous la grappe !

 

Jean-Bernbard Pouy est l'auteur de Ma Zad (Gallimard). Il a publié La petite écuyère a cafté, premier opus de la série le Poulpe, qui compte plus de 100 polars.

 

Photo : Jean-Bernard Pouy © Frederica Mantovani / Éd. Gallimard