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La réception du mouvement #MeToo : une exception française

Written by Annette Lévy-Willard | Aug 8, 2018 8:30:00 AM

La première chronique du livre n’est pas la révélation de l’affaire Weinstein dans la presse mais la marche des femmes le 21 janvier 2017, le lendemain de l’investiture de Trump à la Maison Blanche.

Annette Lévy-Willard : J’ai voulu comprendre pourquoi l’affaire Weinstein avait pris une telle ampleur. Harvey Weinstein était un prédateur mais, comme je le raconte dans le livre, le casting couch, la promotion canapé, était complètement intégré au système féodal des patrons d’Hollywood dès le début. Les abus sexuels des fondateurs des studios hollywoodiens étaient connus. Tous ces gens s’octroyaient un droit de cuissage sur les jeunes filles qui venaient du midwest pour devenir actrices. Marylin Monroe en parle dans sa biographie [Confessions inachevées, avec Ben Hecht : « (…) c’était le seul moyen d’être dans un film. Alors vous vous asseyiez avec eux, vous écoutiez leurs mensonges et leurs magouilles. Et alors vous voyiez Hollywood avec leurs yeux, un bordel géant (…) »].

J’ai vécu à Los Angeles, j’étais correspondante pour Libération sur la côte Ouest, et tout le monde savait qu’il ne fallait pas prendre l’ascenseur avec Harvey Weinstein, c'était une blague courante. Ce qu’on ne savait pas était que sa drague pouvait aller jusqu’à l’agression sexuelle, ni la quantité de femmes à qui c’était arrivé. L’omerta régnait. Les agences, elles-mêmes sous la domination d’Harvey Weinstein, n’avaient aucun problème à envoyer leurs actrices le rencontrer seules, malgré les rumeurs. Leur complicité est énorme.

En quoi l’investiture de Trump a-t-elle été un moment précurseur du mouvement de l’automne ?

A. L-W : Il y a eu d’autres histoires de prédateurs sexuels aux Etats-Unis, mais aucune n’a provoqué un mouvement de l’ampleur de celui de l’automne dernier. Je me suis alors demandé pourquoi est-ce que cette fois-ci, ça avait été différent. J’ai découvert en parlant avec beaucoup d’Américaines et d’Américains que, pour eux, le tournant avait été cette grande manifestation contre Trump, au lendemain de son investiture. Des millions de personnes étaient descendues dans la rue pour manifester contre ce nouveau président, caricature du mâle blanc misogyne raciste et homophobe. Et qui dirigeait ce mouvement ? Des femmes. C’était le début d’un grand mouvement contre le sexisme. Le climat venait de changer et l’affaire Weinstein n’a été que l’étincelle qui a allumé la mèche.

Cette fois-ci, quand l’histoire est sortie, des femmes très connues – comme Gwyneth Paltrow, qui doit sa carrière à Harvey Weinstein – se sont mises à parler, parce que l’air du temps avait changé. Et de nombreuses femmes ont pu s’identifier à elles, sur le mode « si même Gwyneth Paltrow ou Sharon Stone peuvent admettre publiquement qu’elles se sont fait harceler ou agresser, moi aussi je peux en parler ».

En France, nous avons vécu un moment particulier avec « Balance ton porc » et les accusations de délation.

A. L-W : L’exception française ! « Attention à la chasse aux sorcières, au puritanisme américain ! » Eric Zemmour a osé comparer la situation au régime de Vichy [« Pendant la guerre, on aurait dit de libérer la parole aussi ? "Dénonce Ton Juif", ça aurait été parfait ? », 17 octobre 2017, Europe 1]. Or, durant Vichy, les gens dénonçaient des innocents aux nazis. Il ne faut pas confondre livrer des innocents à des bourreaux et porter plainte. Si on vous vole votre sac et que vous vous rendez au commissariat pour le signaler, ce n’est pas une délation, c’est une plainte. Faire passer des plaintes pour des délations, c’est défendre un droit des harceleurs ou des agresseurs à ne pas être dénoncés. C’est ignoble.

Ensuite, malgré la violence des mots « balance ton porc », très peu de gens ont été dénoncés nominalement, que ce soit aux Etats-Unis ou en France. Evidemment, des gens se sont reconnus. Les ministres qui ont été accusés par des femmes, que ce soit Nicolas Hulot ou Gérard Darmanin, ou encore le journaliste Frédéric Haziza, sont tous à leur poste. « Balance ton porc » n’a pas empêché ces ministres d’être ministres, ces journalistes d’être journalistes. Selon Médiapart, en France, seulement neuf hommes ont subi des conséquences professionnelles après une affaire révélée dans la presse [sur 28 hommes ou institutions visés nominalement. Ndlr]. Un homme a été mis en examen et est en détention provisoire, Tariq Ramadan. On ne peut pas vraiment parler d'une chasse aux sorcières.

Avec du recul, comment expliquez-vous ce retour de bâton immédiat ?

A. L-W : Premièrement, il y a une part d’anti-américanisme primaire. « Si ça vient d’Amérique, c’est forcément du puritanisme, nous ne sommes pas comme ça ». Je trouve ça absolument scandaleux quand on sait que les américaines ont eu le droit de vote avant nous, que les Etats-Unis ont légalisé la contraception et le mariage pour tous avant la France. Pourtant, ce sont eux les puritains ? Je rêve.

Deuxièmement, certains se sont insurgés au nom de la galanterie française. Qu’est-ce que c’est la galanterie française ? Je pense qu’il se cache une espèce de nostalgie derrière cette expression, quand Alain Finkielkraut en parle par exemple [« La galanterie, c’est le refus de sacrifier la féminité sur l’autel de l’égalité. », L’Express, 5 septembre 2017]. Les relations entre les hommes et les femmes ne sont pas abîmées si elles se passent sur un plan d’égalité.

Dans votre livre, vous parlez brièvement du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) et vous êtes critique face à la révolution sexuelle de 68.

A. L-W : En mai 68, j’étais à Nanterre. La contraception était légale depuis quelques mois, il y avait donc une vraie révolution sexuelle, mais elle ne changeait pas profondément les rapports entre les hommes et les femmes. Elle ne bousculait pas la structure patriarcale. Les femmes participaient aux mouvements sociaux avec les hommes, bien sûr, mais ces mouvements étaient imprégnés de machisme, mêmes les révolutionnaires. Nous étions pour cette révolution sexuelle mais nous avions le sentiment de nous être fait avoir, que les relations entre les hommes et les femmes n’allaient pas vraiment vers l’égalité. Dans un groupe auquel je participais, par exemple, j’avais fait l’erreur de dire que je tapais à la machine – à l’époque, c’était un travail de femme – alors on m’a demandé de taper le discours politique d’un dirigeant de l’époque. J’ai posé une question sur le contenu du discours et le dirigeant en question m’a dit : « Tu n’as pas à poser de questions, tu tapes ». Je suis partie ce jour-là.

Quelles sont les différences entre la révolution féministe post-68 et le mouvement « Me Too » actuel ?

A. L-W : Pour moi, ces mouvements sont très différents. J’insiste sur le fait que les grandes manifestations sont initiées par des femmes, mais que des hommes y participent. Au Nouveau Magazine littéraire, vous aviez d'ailleurs publié un édito en soutien, signé par deux hommes. À l’époque, les hommes ne participaient pas à nos mouvements. Nous étions plus révolutionnaires, cela a fait avancer la condition des femmes en France, c’était nécessaire. Mais maintenant, l’objectif est de repenser les relations entre les hommes et les femmes, d’établir une relation entre les gens qui ne soit pas dans la domination.

Ce qui est le plus intéressant dans toute cette histoire, c’est aussi le torrent de témoignages, absolument partout, des skieuses autrichiennes, des gymnastes françaises, autour du comité Nobel, de militantes de l’UNEF, à l’école militaire de St-Cyr. Ça a traversé tous les milieux, toutes les classes sociales.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

 

Chroniques d'une onde de choc. #MeToo secoue la planète, Annette Lévy-Willard
Éd. de l'Observatoire, 352 pages, 19 euros.

 

 

Photo :
Women's March 2018 © 2018 Anadolu Agency / Bilgin S. Sasmaz
Annette Lévy-Willard © Hannah Assouline / Éd. de l'Observatoire