idées

« La parole ne doit pas être confisquée, jamais. »

Written by Céline Mas | Jan 30, 2018 4:58:00 PM

Céline Mas est porte-parole d'ONU Femmes France. Elle est co-auteur, avec Claire Allan de Femmes et politique, paru aux éditions Ellipses en 2007.

Que pensez-vous des appels pour que les hommes s'impliquent davantage dans les luttes pour l'égalité lancés dans Le Nouveau Magazine littéraire et Le Monde ? Les percevez-vous comme une continuité de l'initiative HeForShe ?

D’abord, ces appels sont le choix libre d’hommes qui veulent faire connaître leur voix dans le débat. Nous le respectons, nous ne le jugeons pas. La parole ne doit pas être confisquée, jamais. C’est presque déconcertant que la prise de parole des hommes fasse l’objet de tant d’étonnements. S’engager pour les droits des femmes, c’est s’engager pour la société toute entière, pour un nouveau modèle. Qu’il s’agisse de votre tribune ou de celle du Monde, les signataires disent une chose assez simple au fond : nous ne sommes pas et ne voulons pas d’un vieux monde où la domination masculine est érigée en valeur sociale et économique. Et oui, ces initiatives sont en résonnance avec HeForShe et ce que veut porter ce mouvement à l’échelle internationale, à savoir : ce que nous partageons, femmes et hommes, est plus important que ce qui nous divise.

 

Quelques critiques n'apprécient pas que des hommes se prononcent, même positivement, au sujet de #MeToo et de la révolution culturelle en cours. Pensez-vous que la lutte pour l'égalité soit perçue comme la seule responsabilité des femmes ? 

Faut-il leur renvoyer des décennies d’inégalités pendant lesquelles les femmes n’ont pas eu voix au chapitre ? Faut-il renverser la logique de l’absurde et de l’injustice en la dupliquant ? La lutte pour l’égalité est celle pour les droits humains, elle ne peut en aucun cas être privatisée par certaines ou certains. Si ce combat est parfois perçu comme la responsabilité des femmes, c’est parce que de fait, ce sont elles qui ont brisé le joug et construit ces dernières décennies les leviers de leur émancipation. Alors que les progrès se font sentir - certes inégaux encore ! - il y a peut-être comme une résistance, une ultime méfiance, à ouvrir cet espace et à laisser les hommes en être co-responsables. Ce n’est pas l’habitude, dirons-nous l’habitus, que la lutte a forgée. Et pourtant, c’est aussi par les actions et l’indignation des hommes que les inégalités imposées aux femmes deviendront l’affaire de toutes et tous. Nous avons besoin de ce collectif pour bâtir plus vite un « nous » égalitaire, et ses nouveaux modes d’interaction.

 

Comment un homme peut-il soutenir l'égalité hommes-femmes ?

Assez simplement ! D’abord en se confrontant à une situation inédite pour eux : être seuls ou peu nombreux en présence de beaucoup de femmes qui ne s’en laisseront pas compter ! C’est toujours assez intéressant d’observer ces grandes réunions où les hommes sont en minorité numérique ; ça change leur regard, voire leur comportement. Puis en se sentant alliés justement et en proposant des projets concrets, réalisables. Très vite, pris par la ferveur de l’engagement, le fait d’être un homme ou une femme ne sera pas aussi déterminant qu’on le supposait au départ. Ce qui fait vraiment la différence, ce sont les raisons de l’engagement, sa sincérité et l’accueil des autres membres du mouvement. Il n’y a donc pas de rôle réservé (pour une fois !) aux femmes ou aux hommes. C’est un travail d’équipe. Dans HeForShe, les hommes, comme les femmes, peuvent donner de leur temps : du clic de soutien sur les réseaux sociaux à l’implication dans des projets pour divers secteurs (éducation, monde de l’emploi, lutte contre les violences, etc.). En revanche, en amont, nous nous adressons de manière plus ciblée aux hommes pour les inviter à dépasser les idées reçues et les assurer que, dans un mouvement féministe, ils trouveront une place, au plus près de ce qu’ils sont venus donner. Et peut-être même encore un peu plus.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : Marche #MeToo le 27 janvier à Paris © J-A Boulaire / CrowdSpark / Via AFP