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La « maison morne » de Charles Dickens

Written by Alain Dreyfus | Jun 29, 2018 11:09:52 AM

La justice brille rarement par sa célérité, mais celle administrée par la Chancellerie de Londres dans le roman de Dickens, La Maison d’Âpre-Vent, qui a retrouvé pour cette parution son titre original, Bleak House (« la maison morne ») explose toutes les normes de la temporalité. Le procès, une sombre – c’est le moins que l’on puisse dire – et complexe affaire d’héritage, l’affaire Jarndyce et Jarndyce, noyau de ce roman de près de 1 500 pages serrées, débute bien après le début de l’intrigue qui nous occupe. « Cet épouvantail de procès s’est tellement compliqué avec le temps que nul être vivant ne sait ce qu’il signifie. Nul ne le comprend moins bien que les parties au procès. (…) D’innombrables enfants sont devenus parties au procès par la naissance (…) Des dizaines de vieillards ont cessé de l’être en mourant (…) Des dizaines et des dizaines de personnes se sont trouvées impliquées dans l’affaire sans savoir comment ni pourquoi. » Le cadre ? La city cauchemardesque des débuts de l’ère industrielle, noyée dans le brouillard, la crasse et la boue, où la fumée « tombe des cheminées en un crachin noir et mou. » De ce décor halluciné, surgit, par la jonction habile de récits concentriques, une myriade de personnages couvrant tout le spectre de la société britannique du milieu du XIXe siècle.

Savoureux, foisonnant, féroce autant qu’émouvant, ce roman innovant, puisque conté à deux voix par un narrateur omniscient et une jeune innocente, a été écrit et publié au fil de livraisons mensuelles durant dix-neuf mois (de mars 1852 à septembre 1853). Le tout sans que Dickens, au sommet de sa forme après le triomphe de David Copperfield, ne s’égare ni n’égare un seul instant le lecteur.

 

Bleak House, Charles Dickens
Édition et trad. de l'anglais par Sylvère Monod, préface d'Aurélien Bellanger.
Collection Folio classique.

 

 

Photo : Charles Dickens © Archives-Zephyr/Leemage / Via AFP