« La joie venait toujours après la peine »

« La joie venait toujours après la peine »

Ce jour-là, Bérénice pleurait. Roulée en boule sur son lit. Le visage strié de traînées noires, les yeux gonflés, les poings crispés. Rien ne pouvait sécher ses larmes.

Il n'y a rien de plus cruel, je crois, à l'exception de la mort qui rôde, rien de plus cruel que de voir souffrir d'amour sa propre enfant.

Bérénice avait 12 ans peut-être. C'était son premier chagrin d'amour. Et moi, les bras ballants, je ne savais vraiment pas quoi faire.

Alors j'ai appelé à l'aide mon vieux Guillaume, le mal-aimé.

J'ai entraîné Bérénice à la Fnac (c'était il y a longtemps, et la Fnac, à l'époque, c'était une clairière de livres, tout à fait autre chose qu'aujourd'hui. C'est bien aussi, Darty, mais c'est tout à fait différent).

Nous nous sommes assises par terre dans une allée consacrée à la poésie. J'ai sorti du rayon un volume d'Alcools. J'ai regardé un instant la couverture, les yeux inquiets et rêveurs d'Apollinaire. Les lettres prune de son nom. J'ai donné le petit livre blanc à Bérénice.

Je ne savais pas ce que je faisais.

C'est bizarre de tendre un recueil intitulé Alcools à une enfant.

Elle a commencé de lire « Le pont Mirabeau » à contrecoeur, comme un endeuillé accepte de manger un bout de pain, de boire un verre d'eau.

Et j'ai vu ses larmes se tarir.

« La joie venait toujours après la peine ».

Ensuite Apollinaire dit la vérité qui n'est pas douce : « Ni temps passé/Ni les amours reviennent », mais ça, cela n'a aucune importance quand on a 12 ans.

C'est ce que fait la poésie. Sécher les larmes. C'est à quoi sert la poésie de Guillaume, dont j'ai besoin comme de l'air que je respire.

« Comme la vie est lente/Et comme l'Espérance est violente ». Bérénice, bercée, s'est mise à sourire. Le chagrin mis en mots n'est plus la même peine.

La poésie de Guillaume Apollinaire est limpide, universelle comme celle de François Villon. Une chanson.

C'est pourquoi elle est puissante et me fait penser à celle d'Auden, que j'aime tant : « On ne veut plus d'étoiles désormais, éteins-les toutes ». Les voici tous les deux le nez en l'air, le coeur mis à nu, et nous rassérénées.

Enseignante, puis éditrice, Geneviève Brisac publie son premier roman, Les Filles, en 1987 (Gallimard, prix de l'Académie française). Dernier ouvrage paru : Le Chagrin d'aimer (Grasset, 2018).

Photo : © BnF

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