« La France assume une des pages les plus noires de son histoire récente »

« La France assume une des pages les plus noires de son histoire récente »

Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’Etat dans la mort de Maurice Audin et l'utilisation de la torture durant la guerre d'Algérie. Pour l'historienne Raphaëlle Branche, c'est la fin d'un mensonge d'État pour la famille Audin et pour tous ceux qui se sont engagés pour que la vérité soit connue.

Que représente cette reconnaissance de la responsabilité de l’État français dans l’assassinat du mathématicien communiste Maurice Audin et de l'utilisation de la torture durant la guerre d'Algérie ?

Cette reconnaissance est un acte politique fort. Il engage la République en admettant qu’en son nom l’État français a permis le développement d’un dispositif répressif visant à gagner la guerre en Algérie. Ce dispositif comprenait en son sein le recours à la torture et aux exécutions sommaires. Sur le cas de Maurice Audin, il s’agit d'une reconnaissance attendue depuis la guerre par sa famille, bien sûr, mais aussi par tous ceux et toutes celles qui se sont engagés pour que la vérité soit connue, aux premiers rangs desquels Pierre Vidal-Naquet qui avait, en historien, démonté le mensonge d’État. C’est ce mensonge que la déclaration du président de la République vient définitivement d’effacer. Politiquement, désormais, la France assume une des pages les plus noires de son histoire récente.

Dans La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie (1954-1962) (Gallimard), vous faites la thèse que la torture n’était pas uniquement employée pour obtenir des informations. À quelles autres fins était-elle employée ?

Quand la réalité de la torture fut connue en métropole, l’armée française déploya des arguments forts pour la justifier aux yeux de l’opinion comme du pouvoir politique. En effet, si les gouvernements successifs avaient souhaité que tous les moyens soient employés pour écraser les indépendantistes algériens, ils ne s’étaient pas préoccupés des moyens précis mais n’avaient mis aucune volonté à sanctionner l’usage de violences illégales comme la torture. Pourtant, face à ces révélations, notamment en 1957 grâce à des conscrits courageux qui témoignèrent de ce qu’ils avaient vu, le pouvoir politique réagit en niant et en défendant l’armée : ceux qui parlaient de torture étaient accusés d’attenter à son honneur. L’armée, elle, justifia la torture par son efficacité dans la lutte contre le terrorisme urbain. On vit alors se développer un argument qui fit florès et n’a pas disparu aujourd'hui : dans l’urgence, on ne peut s’embarrasser des droits humains ; torturer pour obtenir des renseignements permet d’éviter des attentats aveugles. Je me suis attachée à démontrer que, d’une part, la réalité de la guerre d'Algérie n’avait la plupart du temps rien à voir avec la lutte contre le terrorisme urbain, et que, d’autre part – ce qu’on sait très bien –, la torture ne donne aucune assurance quant à la vérité de ce qu’avouent les victimes. Et pourtant, elle est pratiquée sur tout le territoire en Algérie, dans tout type de régiment, indépendamment de la nature des dangers courus.

Il y avait donc une autre explication et on la trouve quand on regarde comment fonctionne la torture. Celle-ci a pour but essentiel de terroriser : non pas ceux et celles qui sont arrêtés mais ceux qui pourraient l’être et le redoutent. L’essentiel pour l’armée française était de désolidariser la population civile algérienne des indépendantistes. Il fallait donc la convaincre, si besoin par la terreur, qu’elle n’avait pas intérêt à les soutenir. La torture était un moyen essentiel de ce dispositif visant la population.

Dans sa lettre à la famille Audin, bien qu'Emmanuel Macron dénonce un « système », il n'assimile pas tous les militaires français à ceux qui ont institué et pratiqué la torture. Dans votre livre, vous faites le même constat mais vous pointez la responsabilité de la hiérarchie militaire et politique.

Il est très important que le président de la République reconnaisse que les hommes qui ont accompli ces crimes de guerre (des actes de torture ou des exécutions sommaires) l’ont fait parce qu’ils étaient commandés et obéissaient. Il met définitivement fin, ainsi, aux récits réconfortants qui imaginaient que les tortionnaires étaient des marginaux, seulement des militaires de carrière, voire des spécialistes. Affirmer que c’est l’existence d’un système qui a rendu possible le recours à la torture dans le cadre de la lutte contre les indépendantistes algériens, c’est assumer la responsabilité de ceux qui fixent les orientations politiques et définissent les priorités militaires. Mais il ne s’agit pas pour autant de laisser penser que tous les militaires ayant servi en Algérie se sont rendus coupables de crimes de guerre. Autant la responsabilité précise de certains individus qui ont commis ces actes (comme torturer Maurice Audin) ne peut être généralisée à tous les membres des forces de l’ordre engagées dans la guerre, autant cette responsabilité ne peut exonérer le pouvoir politique comme les plus hautes autorités militaires de l’époque de leur responsabilité ultime et éminente.

 

Raphaëlle Branche est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rouen (rattachée au GRHIS), rédactrice en chef de Vingtième Siècle. Revue d'histoire et chevalière de l'ordre des Arts et des Lettres.

 

Propos recuillis par Sandrine Samii.

Photo : Maurice Audin © STF/AFP