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« La forêt nous précède, le désert nous suit »

Written by Dominique Bourg | May 22, 2018 8:18:59 AM

Transcription :

« La forêt nous précède, le désert nous suit », ce n’est pas tout à fait un slogan, mais plutôt un constat. Et comme ça fait 30 ans que je le répète, je n’ai pas du tout envie d’en parler. Donc je vais prendre les choses un petit peu autrement, et faire un jeu entre la situation qui était la nôtre en mai 68, et celle qui nous échoit en quelque sorte aujourd’hui. En mai 68, on est à la fin des Trente Glorieuses, mais on ne le sait pas, et les premiers à ne pas le savoir, ce sont peut-être les manifestants. On récuse la société de consommation en 68, mais en fait elle n’a pas commencé. La richesse produite pendant les Trente Glorieuses est surtout une richesse en équipements : on agrandit l’espace d’habitation, on le rend plus confortable, on a des services publics qui fonctionnent, on a des infrastructures. En fait, ce que nous appelons consommation, c’est quelque chose qui arrive après. C’est ce qui va commencer à partir des années 70 quand on va commencer justement à consommer de petits objets. Donc, en quelque sorte, c’est assez curieux qu’il y ait eu ce slogan. Et puis, très vite, ces petits objets vont désenchanter la consommation.

La première analyse d’un économiste, un vrai, pas mainstream, qui a montré que finalement la consommation, plus exactement la croissance du PIB ne débouchait pas sur l’augmentation du bien-être, a eu lieu en 1974, donc ça vient en quelque sorte après. En 68, quand on parle d’environnement, on parle de bétonnage et de pollution. Ce n’est plus du tout le problème aujourd’hui. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de pollution ni de bétonnage, mais aujourd’hui on parle de changement global, d’anthropocène, et là on s’approche du désert qu’on évoquait tout à l’heure. 68, c’est la naissance de ce qu’on va appeler l’écologie politique, côté européen. Côté australien, côté américain, c’est très différent, le mouvement qu’on appelle grass roots va naître. Ici on a l’imaginaire des barricades en France, en Australie ou aux Etats-Unis ça n’existe pas du tout. L’écologie va alors plutôt s’exprimer comme la volonté de changer soi-même son propre mode de vie, ses modes de production. Ça va donner dès le début des années 70 la permaculture, par exemple, en Australie. On a vraiment deux imaginaires très différents de l’écologie entre l’imaginaire européen et l’imaginaire nord-américain et australien.

En 68, on est encore des modernes. Aujourd’hui nous ne sommes plus des modernes. La manière dont nous voyons le monde est très différente de celle de 68. La modernité, c’était une différence tranchée entre la nature et la culture. Aujourd’hui, un cyclone est à la fois naturel et culturel. C'était une différence extrêmement tranchée entre le monde animal et le monde humain. Aujourd’hui au contraire, tout ce qui a été développé en termes de savoir, par exemple par l’éthologie au XXème siècle, c’est que les différences classiques entre homme et animal sont tombées les unes après les autres, et les différences entre l’homme et l’animal sont des différences de degrés. Et donc, ne serait-ce que déjà sur ce plan là, on est pas du tout dans le même monde. Même ce qui était une vraie opposition entre la matière et l’esprit, aujourd’hui, on la maintient de façon paradoxale avec les fantasmes de transhumanisme, c’est les fantasmes de se maintenir dans l’éternité quitte à changer nos supports matériels. C’est une autre forme de dualisme. Ce qui se passe dans le fond de la société, c’est au contraire quelque chose de différent.


Je finirai sur un changement qui est vraiment court et qui va avoir des conséquences énormes. Je parlais tout à l’heure de différence tranchée entre l’homme et l’animal. Il y a encore quelques années, il était très évident pour nous qu’entre le monde animal et le monde végétal, on était toujours du temps d’Aristote. Il avait un véritable mur. Or au contraire, ce que montre la biologie végétale aujourd’hui… Prenons par exemple les arbres : ils échangent par leurs réseaux de racines des signaux électriques, qui sont des supports de la pensée. Ils ont des stratégies de défense, ils s’informent les uns les autres quand les prédateurs arrivent. Ils sont capables de maintenir – pendant plus de 1000 ans ou plus, que sais-je – une souche, sans feuilles, sans possibilité de photosynthèse, nourrie par ses racines. On a même découvert en terme de communication entre les plantes, que suivant leur communauté, les signaux chimiques sont un peu différents, comme s’il y avait des cultures chimiques dans l’échange de messages par les plantes. Ce n’est pas simplement que les grands paradigmes changent. Il y a dans la société des signaux faibles, qui sont totalement étrangers à l’esprit de 68. Par exemple, s’affirment presque partout dans le monde les droits de la nature. Vous ne trouverez ça dans aucun slogan de 68. La sensibilité animaliste était là, bien sûr, mais, en tout cas en France, cela était totalement inexistant. Aujourd’hui, elle est très forte. Ce qu’a montré par exemple l’écopsychologie depuis les années 70 – ça n’existait pas dans les années 60 –, c’est que finalement on est évidemment produits par un process d’évolution qui a duré des centaines de milliers d’années pendant lesquelles la vie humaine était inséparable de la vie animale et de la nature en général. Et ce qu’ont montré beaucoup de travaux aujourd’hui, c’est à quel point le contact avec le milieu naturel a des vertus rassérénantes, même thérapeutiques. Par exemple à l’hôpital universitaire de Lausanne, on a bazardé tous les appareils pour les comateux, et pour les réveiller, on les met dans un jardin.

Et puis, je dirais qu’il y a une espèce de sentiment de la nature qui revient et qui devient. On parlait tout à l’heure de télévision, je n’en regarde pas beaucoup et on m’a demandé de regarder ce reportage, une émission paraît-il très connue de Frédéric Lopez qui s’appelle en Terre inconnue, et qui, il y a 15 jours, était sur les Cévennes. On y voit quelqu’un qui vit de canyoning, mais qui n’emploie jamais cette expression. En fait, ce qu’il dit du contact avec la rivière qu’il pratique quasiment tous les jours, c’est ce qu’on pourrait appeler de la haute spiritualité. C’est ce qu’un chamane pourrait dire, et ce monsieur n’avait pas du tout une tête de chamane, si tant est qu’un chamane ou une chamane ait une tête particulière. On voit bien qu’il y a au fond dans les tiroirs de la société quelque chose qui est en train de bouger, et qui n’existait pas en 68, et qui n’est pas simplement un désert, mais du moins je l’espère, ce qui nous permettra peut-être d’empêcher le désert de croître.

 

Photo : Dominique Bourg © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control