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La démission de Nicolas Hulot prouve que le problème, c'est le système, pas les personnes

Written by Cyril Dion | Aug 28, 2018 3:02:31 PM

Quelle est votre réaction à cet aveu d’échec et d’impuissance de Nicolas Hulot ?

Je ne suis pas très surpris. Dans le livre que j’ai sorti au mois de mai, toute la section sur la politique parle de cela : selon moi, les responsables politiques n’ont pas vraiment le pouvoir de changer les choses dans le contexte actuel.

Je me souviens qu'à l’époque où il a été nommé, j’ai été interviewé par Hélène Médigue (réalisatrice de « On a 20 ans pour changer le monde »), et je lui disais que cette nomination allait enfin être l’occasion de réaliser si le problème reposait sur une personne, ou sur un système. Encore une fois, pour moi et depuis longtemps, le problème vient de ce dernier. Là, on est obligé de le voir : on ne peut pas douter que Nicolas Hulot connait très bien ses dossiers, qu’il sait exactement quel est le problème et qu’il a de bonnes idées sur ce qu’il faudrait faire, mais ce n’est pas suffisant…

Nicolas Hulot a eu cette phrase : « J'ai un peu d'influence, mais je n'ai pas de pouvoir ».

Évidemment ! Il est impossible de maîtriser à la fois Bercy qui veut relancer la croissance, le Ministère de l’Agriculture qui essaie de contenter la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FNSEA), l’Elysée qui va signer des traités de libre-échange et le Ministère de la Transition écologique qui est chargé de résoudre tous les problèmes que les politiques de tous les autres ministères ont causés. C’est absurde.

Il y a un turn-over très important dans ce ministère notamment à cause de l'action des lobbies. Nouveau ou ancien monde, leur poids est toujours le même. Nicolas Hulot a évoqué la présence de Thierry Coste (lobby des chasseurs) à une réunion hier, réunion à laquelle ce dernier n'aurait pas dû participer…

C’est apparemment la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Mais c’est une imbrication plus vaste que ça. Effectivement, il y a la problématique des lobbies. C’est sûr. Ils sont là, tout le temps. J’avais interviewé Nicolas pour un documentaire qui va sortir au mois de décembre sur France 2. J’avais interviewé aussi Anne Hidalgo qui me disait la même chose : « Moi j’ai les patrons de l’industrie automobile qui sont venus me menacer dans mon bureau parce que l'on voulait interdire le diesel à Paris. » On sait qu’ils sont là. Quand il y a les états généraux de l’alimentation, il y a deux poids, deux mesures. La FNSEA n'a par exemple pas le même poids que Greenpeace ou la Fondation pour la Nature et l'Homme lorsqu'elle cherche à imposer une mesure ou à en bloquer une autre.

D'autre part, il y a une vraie difficulté à s'organiser, ce qui n'est pas le cas de ces lobbies. À partir du moment où il faut défendre leurs intérêts, ils sont d’une efficacité redoutable. En revanche, tout le milieu écologiste avance en ordre dispersé. Il y a beaucoup de déclarations d'intentions, comme « ce n'est pas bien, il faudrait faire ceci ou cela... », mais il ne s’organise pas forcément de façon stratégique et efficace, ni pour prendre le pouvoir, ni pour avoir une influence véritablement décisive. Quand on interrogeait Nicolas Hulot, il nous disait : « Il n’y a pas un million de personnes dans la rue pour demander que l’on fasse la transition vers une agriculture biologique etc. » et pourtant, curieusement, il n’y a sans doute jamais eu autant de personnes en France qui ont été d’accord avec ça.

Il s’est plaint ce matin d’être « seul à la manœuvre », de n’avoir « personne pour le défendre » à commencer par la société. On n’a jamais autant parlé d’écologie et pourtant il ne pensait pas avoir de soutien.  

C’est sûr ! Je l’ai appelé en novembre dernier pour lui dire ça : « Tu vas te retrouver tout seul. C’est un paradoxe incroyable. Il n’y a jamais eu autant de gens qui sont d’accord avec toi, mais tu vas te retrouver coincé entre les ONG et les écolos qui vont dire que tu fais trop de compromis. Du coup, ils vont se désolidariser de toi, et une bonne partie du gouvernement va aller dans le sens inverse de ce que tu voudrais faire. Tu vas te retrouver pris en sandwich. »

À partir de ce moment-là, il faut élaborer des stratégies pour essayer de mobiliser les gens qui sont d’accord avec ces idées. La question est là, à mon avis. Je cite souvent cette anecdote racontée par Naomi Klein dans son film « La stratégie du choc ». Quand les syndicats venaient voir Roosevelt en 1937 en disant : « Il faut faire ceci ou cela », il répondait « Ok, maintenant, allez dans la rue et make me do it. Obligez moi à le faire ».

Nicolas m’avait aussi raconté cela. Quand il se retrouvait face à Stéphane Travert et qu’il lui disait : « Les gens veulent qu’on aille dans ce sens, vers plus d’agriculture biologique, etc ». Travert lui répondait : « Mais ils sont où ? Je ne les vois pas, ils sont où tous ces gens ? »

Est-ce qu’une mobilisation citoyenne pourrait sortir de cette démission, une prise de conscience, à l'opposé d'une récupération politique ?

Nicolas Hulot a dit qu’il ne voulait pas de récupération, mais on a déjà entendu Laurent Wauquiez et dans une certaine mesure, à l’autre bout de l’échiquier, Yannick Jadot. Tout le monde va essayer de récupérer cela. C’est le jeu et les médias y contribuent. Tout le monde tire la couverture à lui.

Il n’y aura pas d’électrochoc global dans la société où tout le monde se dirait : « Il a raison, il faut se bouger les fesses. » Il faut être très optimiste pour se dire cela. Ça ne créera pas d’électrochoc non plus dans le gouvernement.

Je ne m’attends pas à ce que le gouvernent transforme du jour au lendemain sa politique. La seule chose que ça pourrait encourager, c’est justement une tentative – de la société civile, des ONG et de quelques responsables politiques qui portent ces idées-là – de mettre en place un véritable mouvement, qui soit suffisamment puissant et apolitique pour pouvoir apporter une offre politique en accord avec une transformation culturelle, dont une partie de la population a conscience. Mais on voit que ça peine à venir, essentiellement pour des questions d'ego et de boutiques…

Propos recueillis par Aurélie Marcireau 

 

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Photo : (Gauche) Cyril Dion © Fanny Dion - (Droite) Nicolas Hulot © AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON