Jeff Koons le sait-il ? En terre d’islam, la tulipe symbolise le martyr, selon Alice Bombardier

Jeff Koons le sait-il ? En terre d’islam, la tulipe symbolise le martyr, selon Alice Bombardier

En mémoire des victimes du 13 Novembre, l'artiste américain offre à la ville de Paris un « Bouquet de tulipes ». Cette fleur appartient à l'univers symbolique des islamistes. Une référence ou une maladresse ? Par Daniel Bernard.

Pour rendre hommage aux victimes des attaques terroristes de janvier et novembre 2015, le plasticien Jeff Koons a imaginé un bouquet monumental, œuvre intitulée Bouquet of Tulips. Le choix de cette fleur peut toutefois se révéler moins consensuel qu’il y paraît, en raison du lien entre la tulipe et le symbole du martyr, dans la culture islamique. À preuve, cet extrait de la thèse d’Alice Bombardier [1], agrégée de géographie, docteur en sociologie et civilisations arabe et persane :

« La fleur de tulipe (laleh) frappe par son abondance et joue un rôle primordial dans la culture visuelle contemporaine de l’Iran. Elle symbolise historiquement en terre d’islam le martyr. D’après Ali Akbar Dehkhoda, qui a écrit au début du XXe siècle une encyclopédie persane de référence [2], laleh représente symboliquement dans la littérature iranienne la souffrance, le martyre, la fleur qui naît du sang des martyrs. Ce terme n’a pas toujours désigné uniquement la tulipe. Il s’appliquait au départ à plusieurs espèces de fleurs : laleh-ye no’mani était “l’anémone” et laleh-ye shaqayeq “le coquelicot”. Aujourd’hui, le symbole a subi une transformation formelle. Le coquelicot ou l’anémone ne sont plus guère représentés sur les peintures murales en Iran, mais ont été supplantés par la fleur de tulipe. À l’origine, la tulipe poussait à l’état sauvage en Perse et en Turquie. Au XVIe siècle, elle est introduite en Europe, où elle connaît un franc succès. Au XVIIIe siècle, cette mode de la tulipe regagne la Turquie puis la Perse. Ces fleurs, pourtant originaires du pays mais importées des terres européennes, ont été alors désignées en Iran par le vocable persan laleh-ye farangi (“laleh européenne”). Le symbole archétypal de laleh s’est donc perpétué à travers les siècles mais en opérant des mutations formelles.

À l’heure actuelle, le symbole de la fleur de laleh fait l’objet de nombreuses recherches graphiques. Cette fleur est parfois dépeinte selon des critères naturalistes ou apparaît de manière stylisée, alors proche du dessin d’un oiseau (le martyre est dans ce cas doublement symbolisé). Une explication couramment avancée de la faveur exceptionnelle dont jouit la fleur de laleh en Iran est attribuée à l’orthographe du mot (ﻻﻠﻪ), qui renferme les lettres composant le nom d’“Allah” (اللّه). Laleh serait l’anagramme de Dieu. » [3]

 

[1] La Peinture iranienne au XXe siècle (1911-2009) : historique, courants esthétiques et voix d’artistes. Contribution à l’étude des enjeux de l’art en Iran à l’époque contemporaine, Alice Bombardier, EHESS/Université de Genève, 2012, p. 364. 

[2] Loghat-nameh-ye Dehkhoda, Ali Akbar Dehkhoda, Téhéran, 1993.

[3] L’art graphique et luttes sociales en Iran d’aujourd’hui (1979 à nos jours), Nasser Vahidé-Rakhshani, Paris I, 1988, p. 25.

 

 Photo : Manuscrit ottoman © DR