Kofi Annan, incarnation des Nations Unies

Kofi Annan, incarnation des Nations Unies

Kofi Annan, décédé le 18 août dernier, aura droit à des funérailles nationales le 13 septembre au Ghana. Pour Franck Petiteville, professeur de science politique et spécialiste des organisations internationales, c'est la reconnaissance du parcours hors norme d'un Secrétaire général des Nations Unies exceptionnel.

« Conscience morale planétaire », « grand dirigeant mondial », « une vie au service de l’humanité » : les qualificatifs de Kofi Annan sont des superlatifs auxquels les secrétaires généraux de l’ONU avant lui n’ont pas tous eu droit. Kofi Annan aura été en effet un Secrétaire général exceptionnel des Nations Unies pendant dix ans (1997-2006). Pourquoi ?

Premier Secrétaire général de l’ONU originaire d’Afrique subsaharienne

Contrairement à ses prédécesseurs, Kofi Annan n’est pas, à l’origine, un homme politique, un ancien ministre ou un diplomate ayant fait carrière dans son pays avant d’être nommé à la tête de l’ONU. Né en 1938 d’un cadre ghanéen de la future firme multinationale Unilever, passé par des études supérieures aux Etats-Unis et à Genève, Kofi Annan a tous les atouts pour intégrer la « classe managériale transnationale » à l’époque où l’ONU s’ouvre aux nouveaux Etats issus de décolonisation. Entré à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 1962, il est de cette première génération d’Africains diplômés qui embrassent des carrières de fonctionnaires internationaux.

Pendant de longues années, Annan trace sa voie dans l’administration onusienne, affecté le plus souvent à la gestion des ressources humaines et du budget. Sa carrière connaît un tour politique lorsqu’il est nommé à la tête du Département du maintien de la paix de l’ONU en 1993. Il sera à ce poste quand l’ONU – et les grandes puissances – échoue à empêcher le génocide rwandais en 1994 et le massacre de Srebrenica en 1995, tragédies qu’il portera en lui comme une « terrible souillure pour l’organisation »[1].

Lorsqu’il commence son premier mandat de Secrétaire général de l’ONU en 1997, c’est donc un pur produit de la machinerie onusienne qui accède à son sommet. Ce n’est pas nécessairement un atout : l’administration Clinton semble avoir poussé la candidature d’un « bureaucrate onusien » pour mieux tourner la page Boutros Ghali, diplomate égyptien au verbe haut, dont la candidature à un deuxième mandat a été bloquée par Washington. Annan risque donc de donner raison à l’adage acrimonieux selon lequel (comme le Birman U-Thant dans les années 1960 et l’Autrichien Kurt Waldheim dans les années 1970) le Secrétaire général de l’ONU est souvent plus « secrétaire » que « général »… En revanche, Annan a sur un point une légitimité inédite : il est, un demi-siècle après la création de l’ONU, le premier Secrétaire général de l’Organisation originaire d’Afrique subsaharienne.

Un bilan considérable 

Pour le reste, Annan va s’employer à faire mentir l’adage et à déjouer les pronostics qui le réduisent au rôle d’administrateur zélé des Nations Unies, a priori docile avec les grandes puissances. Le défi n’allait pas de soi. La Charte de l’ONU désigne seulement le Secrétaire général comme le « plus haut fonctionnaire de l’Organisation », ayant essentiellement la faculté d’« attirer l’attention du Conseil de sécurité » sur toute menace contre la paix et la sécurité internationale. Au sein de l’ONU, c’est le Conseil de sécurité, dominé par les cinq membres permanents, qui a le pouvoir de légitimer une intervention armée et de décider de créer une mission de paix. Par ailleurs, l’ONU s’acquitte de ses fonctions planétaires avec un budget qui représente moins de 0,2 % des dépenses mondiales d’armement des Etats. Autant dire que, face aux grandes puissances et à leurs dirigeants, le Secrétaire général de l’ONU ne pèse pas lourd. Mais il y a des précédents : le Suédois Dag Hammarskjöld, Secrétaire général de l’ONU de 1953 à 1961, avait fortement imprimé ses vues dans la gestion du conflit congolais en 1960, quitte à susciter l’ire de Kroutchev.

N’étant pas, lui, d’un tempérament porté à la confrontation, Annan mettra en œuvre d’autres qualités morales pour maintenir, autant que faire se peut, une vraie latitude d’action pour les Nations Unies face aux grandes puissances. Durant ses deux mandats, il soutient ainsi l’augmentation des moyens et la professionnalisation des casques bleus dans les missions de paix. Conforté par sa réélection pour un deuxième mandat et auréolé du prestige du prix Nobel de la paix en 2001 (obtenu conjointement avec l’ONU), Annan ne peut empêcher l’invasion unilatérale de l’Irak par les Etats-Unis en 2003, qu’il qualifiera d’« illégale ». Lors du soixantième anniversaire de l’ONU en 2005, il soutient l’adoption de la doctrine de la « responsabilité de protéger », qui justifie une intervention de la communauté internationale en cas de crimes de masse commis sur le territoire d’un Etat. Dans d’autres domaines, le bilan des années Annan à la tête de l’ONU est considérable : « objectifs du millénaire pour le développement », ouverture de l’ONU aux ONG mais aussi aux firmes « éthiques » (Global Compact), Pacte mondial contre le SIDA, etc.

Eclaboussé en 2004 par le scandale lié au système de contrebande de pétrole irakien (qui implique le programme humanitaire onusien « pétrole contre nourriture »), Annan sera mis hors de cause par l’enquête dirigée par l’ex-président de la Réserve fédérale américaine, Paul Volcker. Sa dernière mission diplomatique importante sera la médiation qu’il accepte de conduire en Syrie en 2012, au nom de l’ONU et de la Ligue arabe : désenchanté, l’ancien Secrétaire général de l’ONU et Prix Nobel de la paix mettra fin à cette mission au bout de six mois, voyant que la violence de la guerre civile syrienne l’emporte sur toute possibilité de paix. Comme une forme d’aveu d’impuissance face au nouveau durcissement du monde, sans guère de place pour l’ONU, la médiation ou le maintien de la paix.

 

[1] K. Annan, Interventions : une vie dans la guerre et dans la paix, Odile Jacob, 1993, p. 91.

 

Professeur de science politique, Franck Petiteville est responsable du Master « Politiques et pratiques des Organisations internationales » à l'Institut d'études politiques de Grenoble.

 

Photo : Kofi Annan © Simon MAINA / AFP