Justine Lacroix : « L'Europe sera jugée sur sa réponse au défi migratoire »

Justine Lacroix : « L'Europe sera jugée sur sa réponse au défi migratoire »

L'Europe vit la plus grave crise de son histoire, n'étant plus qu'un champ de bataille entre partisans et adversaires de l’Union. Pour la politologue Justine Lacroix, sa survie passera par la réappropriation d'une vision cosmopolite et sa capacité à accueillir les migrants de façon conforme aux principes universels.

Le récit européen périclite de façon spectaculaire sous nos yeux. Tout sur l’Europe est interprété de façon globalisante et surtout binaire, avec les pro-européens d’un côté et les anti de l’autre. Comment sortir de ce débat stérile ?

En échappant au face-à-face mortifère, entre d’un côté des dirigeants qui somment de s’aligner sur quelques politiques données dites « raisonnables » ; et de l’autre, les courants populistes qui contestent de manière frontale la poursuite du projet européen. Dans un essai intitulé Qu’est-ce que le populisme ? (Premier Parallèle), le politologue allemand Jan-Werner Muller pointe dans le populisme et la technocratie un même refus du pluralisme : le premier prétend incarner la volonté d’un peuple homogène contre les représentants d’une élite, quand la seconde revendique une expertise qui ne peut être remise en cause car supposément scientifique et rationnelle, renvoyant de façon systématique toute forme d’opposition à du populisme. Au final, l’un et l’autre refoulent l’expression de la pluralité des opinions politiques. Or la démocratie vit de la fécondité du désaccord. Il devient crucial d’insuffler plus de conflit, de délibération et de confrontation d’idées au sein de la gouvernance de l’Europe. Sans quoi ses citoyens continueront à cultiver le sentiment qu’ils n’ont pas de prise sur les orientations de la construction européenne.

Comment redonner goût à l’idée d’Europe ?

En ouvrant ses institutions aux conflits et aux opinions divergentes. C’est notamment l’objet du projet de traité rédigé par Thomas Piketty, Antoine Vauchez, Stéphanie Hennette-Vauchez et Guillaume Sacriste, Pour un traité de démocratisation de l’Europe (Seuil). Ce traité propose d’instituer une Assemblée parlementaire transnationale de la zone euro pour permettre aux questions économiques, budgétaires et fiscales d’être décidées à ciel ouvert. Dans son petit ouvrage Démocratiser l’Europe (Seuil, 2014), Antoine Vauchez a montré la nécessité d’ouvrir des institutions comme la Cour de justice de l’Union européenne ou de la Banque centrale à l’expression d’opinions discordantes pour qu’elles ne soient pas uniquement dominées par le paradigme du marché intérieur. Il faut pouvoir assumer être pro-européen tout en étant critique à l’égard des politiques adoptées au niveau européen ; autrement dit convaincu que les principaux défis qui se posent aujourd’hui, notamment la question migratoire, écologique et économique, appellent à une réponse à l’échelle européenne tout en pouvant néanmoins être en désaccord avec certaines des mesures concrètes mises en œuvre par les institutions européennes. Ces désaccords devraient pouvoir trouver à s’exprimer au sein du régime politique de l’Union européenne et non être relégués à ses marges.

L’Europe est-elle devenue ennuyeuse ? Ses idées universelles ne sont-elles trop abstraites et éloignées des préoccupations concrètes des citoyens ?

Intuitivement, cet aspect me paraît moins vrai qu’avant. Dans les années 1990, l’Europe intéressait peu, ou alors ponctuellement comme ce fut le cas lors du référendum sur le traité de Maastricht. Paradoxalement, c’est la crise financière de 2008 puis la question migratoire qui ont fait entrer la question européenne dans notre quotidien. Avec la crise monétaire, tous les pays se sont mis à suivre les convulsions grecques ou espagnoles à peu près comme si cela relevait de leur « politique intérieure ». À partir de ce moment-là, on a compris que les affaires européennes étaient aussi les nôtres. On a pris conscience que les enjeux de politique européenne ne concernent pas seulement la taille des concombres ou la réglementation des fromages au lait cru mais qu’ils touchent à des questions de survie. Il en est allé de même lors de l’afflux des migrants sur les côtes grecques et italiennes. Pour autant, cette prise de conscience d’un « destin commun » n’a pas conduit à davantage de solidarité avec les États les plus touchés par l’arrivée des migrants mais plutôt à des mouvements de repli et des politiques du chacun pour soi.

La question des réfugiés met justement en branle le projet européen. Pourtant, l’Europe n’est-elle pas le seul ensemble capable de réguler les flux migratoires ?

Je crains que l'Europe sera in fine jugée sur sa réponse au défi migratoire. Or, de ce point de vue là, il est difficile de n’être pas inquiet. Dans les années 1990-2000, nous avons été beaucoup à espérer que l’Europe se profilerait comme « laboratoire » du cosmopolitisme qui verrait progressivement la citoyenneté se dissocier de la seule appartenance nationale. L’Union européenne semblait pouvoir constituer la « pointe avancée » de la réalisation des principes démocratiques et de l’État de droit qui formeraient la base du « patriotisme constitutionnel » défendu par Jürgen Habermas. Ces espoirs sont en train se briser sur l’incapacité de l’Europe à accueillir les migrants de façon conforme aux principes universels qu’elle proclame par ailleurs. L’Union européenne fait même tout l’inverse puisqu’elle externalise la question migratoire en négociant avec des États autoritaires. Au lieu d’organiser l’asile, on passe des accords avec les autorités libyennes ou soudanaises qui mènent des actions de répression sur les candidats réfugiés. Le « deal » passé avec la Turquie, et qui prévoit des migrants vers sa frontière en contrepartie d’un soutien financier de la part de l’UE, est un exemple frappant de la régression sur le droit d’asile et les droits de l’homme en général. Ce faisant, on ne dit peut-être pas assez que les États européens font directement le jeu des passeurs : car si quasi toutes les voies légales pour demander l’asile sont coupées, quel choix reste-il aux hommes et aux femmes victimes de persécution sinon de remettre leurs vies aux mains des trafiquants ?

Dans votre ouvrage coécrit avec Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l’homme (Seuil), vous démontrez comment la dénonciation des droits de l’homme est entrée dans le sens commun…

Depuis le début des années 1980, on assiste à une remise en cause du vocable des droits de l’homme. Ce scepticisme envahit la sphère publique et le discours d’intellectuels pourtant attachés à l’idéal républicain et démocratique comme Marcel Gauchet, Régis Debray ou Jean-Claude Michéa. Pour ces auteurs, nos droits de l’homme contemporains seraient devenus le symptôme d’un individualisme exacerbé peu soucieux des contraintes du collectif. Cette dénonciation a fait son entrée dans le langage politique autant à droite qu’à gauche. Les rares qui osent prendre ouvertement position pour la défense de ce vocable sont considérés comme des naïfs et sont taxés de « droit-de-l’hommiste », une expression forgée par Jean-Marie Le Pen et passée dans le vocabulaire courant. Ses détracteurs réduisent cette notion à un mouvement de compassion plutôt que d’y voir terreau d’une réelle politique. Pourtant, que signifie concrètement la fameuse formule « les droits de l’homme ne sont pas une politique » ? Que les droits de l’homme ne doivent pas constituer la boussole de l’action politique des États démocratiques ? Ces critiques du primat des droits de l’homme ont quelque chose d’irréel à l’heure où la plupart des institutions (Conseil de l’Europe, Défenseur des droits) et des ONG concernées font état d’une inquiétante régression des droits dans nos démocraties. Par ailleurs, ces critiques, qui négligent l’essentiel des apports de la sociologie du droit, s’en tiennent à l’idée reçue selon laquelle le primat du discours des droits résulterait automatiquement dans une perte d’autonomie civique. Ce constat devrait pourtant être nuancées au regard des recherches qui ont montré que les revendications de droits ont accompagné et encouragé le développement des solidarités sociales et des collectifs politiques. Nombre d’enquêtes empiriques ont établi que le biais individualiste présent dans les discours des droits y coexiste avec des perspectives porteuses d’une vision collective ou relationnelle. Les luttes pour le respect et l'élargissement des droits acquis passent toujours par la formation de collectifs porteurs d’une vision générale de la société. Les critiques du caractère « sectoriel » des mouvements associatifs (lesquels seraient, dit-on, incapables de se situer du point de vue de l’intérêt général) ne sont d’ailleurs pas sans évoquer la façon dont Friedrich Hayek décrivait les syndicats, également accusés de promouvoir des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général.

Cette critique des droits de l’homme va de pair avec celle du cosmopolitisme, dont les principes émancipateurs – fin des frontières, concitoyenneté avec les étrangers – ne vont plus de soi…

Le terme de cosmopolitisme reste mal compris. Il faut distinguer le cosmopolitisme associé à un État mondial et à un monde sans frontières, tel que le défend le philosophe Francis Wolf dans son ouvrage Trois utopies contemporaines (Fayard), à celui qu’on retrouve chez Emmanuel Kant dans son Projet de paix perpétuelle, publié en 1795. Ce dernier optait pour une fédération d’États républicains dont la souveraineté serait préservée. Près de deux siècles plus tard, Hannah Arendt considérait qu’un État mondial constituerait un cauchemar ; parce qu’il prendrait la forme d’une monarchie universelle ou celle d’une dictature à grande échelle, il signifierait la fin de toute pluralité politique. A la suite de Kant et d’Arendt, nombre d’auteurs défendent l’idée d’un cosmopolitisme qui maintiendrait la souveraineté des États, mais tout en la limitant par les engagements pris au niveau supranational et européen. Pour exister, une souveraineté n’a nul besoin d’être absolue : de même que la souveraineté est limitée, au plan interne, par le contrôle de constitutionnalité, elle est également limitée par les obligations contractées au niveau international. Et de même que le peuple peut toujours changer la Constitution, il garde aussi la possibilité de quitter l’Union européenne. La reconnaissance du droit de sécession est ce qui distingue une Fédération d’un État fédéral. Ce droit de sécession a longtemps semblé purement théorique. Les Britanniques viennent d’apporter la preuve qu’il existe bel et bien. Le cosmopolitisme ne refuse pas non plus l’idée de nation – une idée qui appartient au moins autant à la gauche qu’à la droite – mais il s’oppose au nationalisme, cette pathologie de la citoyenneté. Opposant résolu à toute forme de chauvinisme, Jean Jaurès n’en considérait pas moins la nation comme le lieu nécessaire à l’épanouissement des individus. Mais il ajoutait que la patrie n’était pas un « but » ni une « fin suprême » mais un « moyen de liberté et de justice » qui « n’est et ne reste légitime que dans la mesure où elle garantit le droit individuel ». Il ne faudrait pas que la gauche inverse cette logique.

Souvent taxé d’« idéalisme » ou de n’être qu’une « grande idée fraternelle », le cosmopolitisme n’est-il pas au contraire la prise de conscience d’une réelle interdépendance planétaire des enjeux économiques et écologiques ?

Le cosmopolitisme, du moins celui qui s’inscrit dans la filiation d’Hannah Arendt, ne se réduit pas à une dimension éthique. Il met l’action sur l’agir politique comme l’ont montré les beaux écrits de mon collègue récemment disparu, Etienne Tassin. En tant qu’elle est menée avec d’autres, toute action engendre un monde commun qui est à la fois la condition et la fin de la politique. L’action et les luttes collectives engendrent une communauté qui n’est jamais « donnée » par une identité pré-existante. Il existe précisément aujourd’hui toute une floraison d’initiatives locales citoyennes, qu’il s’agisse d’écologie ou de d’accueil des migrants qui témoignent d’un renouveau de l’action démocratique. Elles sont essentielles, elles doivent être valorisées, mais n’auront une chance de succès que si elles sont articulées à une action globale. Il faut mener les deux de front.

 

Justine Lacroix est professeur de science politique à l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Pour aller plus loin :

Justine Lacroix,  L'Europe en procès: quel patriotisme au-delà des nationalismes ?, éd. du Cerf, 2004, 205 p.

Justine Lacroix, Jean-Yves Pranchère, Le Procès des droits de l'homme.: Généalogie du scepticisme démocratique, Seuil, 2016, 352 p.

 

Propos recueillis par Simon Blin.

Photo : Justine Lacroix © DR