idées

Julie Pagis :  « Mai 68, un bouc émissaire facile »

Written by Julie Pagis | Feb 27, 2018 5:07:14 PM

Julie Pagis : On voit à travers les résultats de cette enquête qu’il y a eu au fil des commémorations décennales un vrai travail de reconstruction de l’histoire et de la mémoire des événements de mai et juin 1968, gommant peu à peu, voire effaçant l’aspect ouvrier du mouvement au profit d’un événement étudiant qui aurait surtout libéralisé les mœurs. Ce sondage montre qu’on retient avant tout le « joli mois de mai » tandis qu’on occulte l’importance du marxisme et de l’extrême gauche, ainsi que la violence de la répression. Cette reconstruction de l’histoire influence de fait la vision qu’ont les plus jeunes de ces événements (associés avant tout à un mouvement étudiant). Or, si les mouvements de mai-juin 68 ont pris une telle ampleur, c’est parce qu’il y eut une jonction entre les manifestations étudiantes et les grèves massives dans le milieu ouvrier. Sans les 8 à 10 millions de grévistes, cet événement n’aurait pas eu le même poids dans notre histoire.

Ce travail de reconstruction de la mémoire a par ailleurs surtout été opéré par des figures médiatiques qui se sont autoproclamées porte-parole de ces événements. En écrivant sur 68, certains d’entre eux, on pense à Daniel Cohn-Bendit ou encore Serge July, ont réécrit l’histoire de Mai 68 à l’image de leurs trajectoires personnelles, quand bien même ils ne sont pas représentatifs de la grande majorité des personnes qui ont participé à ce mouvement. Cette mise en récit de la mémoire impose l'idée qu’il n’y aurait qu’une seule génération 68. La publication, en 1987 et 1988, des deux tomes de Génération, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, a contribué à fabriquer cette supposée « Génération 68 ». En réalité, et c’est ce que j’ai montré dans mon ouvrage Mai 68, un pavé dans leur histoire, il existe plusieurs micro unités de générations 68. Lorsqu’on s’attarde sur le parcours d’anonymes qui ont participé à ces événements, on découvre alors des trajectoires plutôt éloignées de ces figures connues du mouvement.

J. P. : Contrairement aux électorats de Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon et Emmanuel Macron, ceux de François Fillon comme une partie de ceux de Marine Le Pen sont partisans d’un retour à l’ordre traditionnel. Rappelons que lors de la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait dit qu’il fallait « liquider l’héritage de Mai 68 ». Avec cet exemple, on voit bien comment certains politiques de droite instrumentalisent ces événements pour prôner un retour à l’ordre moral ou dénoncer la perte d’autorité au sein de l’école. Mai 68 devient un bouc émissaire facile ; selon la sensibilité politique des électeurs, on va accuser le mouvement des différents maux de la société actuelle. Or rien ne montre que ces événements seraient à l’origine de plus d’individualisme ou d’une école ayant rompu avec toute autorité.

Parmi différentes critiques adressées à Mai 1968, la plus largement partagée est d'avoir dégradé la confiance des citoyens envers les responsables politiques.

J. P. : Il y a une très grande différence entre la perception de Mai 68 et la réalité chiffrée. Si on analyse le parcours des soixante-huitards, pour un très grand nombre d’entre eux, il y a eu un très fort effet de politisation. Et, plus on est politisé, plus on vote. Les soixante-huitards votent de manière massive et régulière, et continuent à s’intéresser de très près à la politique. Ils déclarent manifester régulièrement pour la sauvegarde des services publics, contre le racisme, etc. ; voire, certains d’entre eux ont encore des activités militantes, à gauche, quand d’autres continuent par leur activité professionnelle à essayer de changer le monde. En fait, les continuités politiques sont assez fortes. Enfin, l’augmentation de l’abstention politique n’est pas liée à Mai 68 et s’accentue plutôt à la fin des années 1980.

Propos recueillis par Simon Blin

Infographie par Sandrine Samii

Sondage

50 ans après Mai 68, quel héritage ?

Photo : Jacques Sauvageot et Alain Geismar le 08 juin 1968 devant la Gare Saint-Lazare (Paris), lors d'une manifestation de solidarité avec les ouvriers en grève des usines Renault de Flins. © AFP

À lire :

 

Mai 68, un pavé dans leur histoire, Julie Pagis, Presses de Sciences Po