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John Calder : « Beckett a accompli une véritable révolution de la langue »

Written by André Derval | Jun 3, 2018 10:19:00 AM

John Calder a fondé sa maison d'édition à Londres en 1949. Principal éditeur du Nouveau Roman en langue anglaise, il a inscrit à son catalogue des auteurs aussi prestigieux que Artaud, Arrabal, Burroughs, Céline, Gombrowicz, Ionesco, Queneau… Il a édité en anglais l'ensemble des romans de Beckett dont il fut l'ami.

Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Samuel Beckett ?

Je crois que c'était en 1955, au moment de la première représentation de Waiting for Godot, à Londres. C'était au Arts Theatre, une petite salle de deux cents places, réputée pour ses mises en scène d'avant-garde. La mise en scène était de Peter Hall, d'ailleurs peu appréciée par Beckett, comme je le sus plus tard. J'étais très intrigué par cette pièce mais je dois dire que je n'y comprenais pas grand-chose. Quelques jours plus tard, un ami de Liverpool, Tony Mitchell, m'a averti que Godot devait être rejoué et j'y suis retourné et cette fois-là ce fut une révélation.

Dès le lendemain, j'ai téléphoné à l'agent de Beckett à Londres pour lui demander les coordonnées de l'auteur – qui me renvoya vers Jérôme Lindon, avec une mauvaise adresse, je dois préciser. C'est le grand critique dramatique Harold Hobson, qui tenait notamment la rubrique théâtrale du Sunday Times, qui me fournit peu de temps après le numéro de téléphone de Beckett. Ayant contacté celui-ci pour lui proposer mes services – c'est-à-dire l'édition en anglais de ses oeuvres – il se déclara intéressé, en me spécifiant bien que tout passait par son éditeur parisien. Il ajouta quelque chose comme « Si vous passez à Paris, venez me voir ». Je partis presque immédiatement pour Paris et nous prîmes rendez-vous pour dîner. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés, quelques jours plus tard, dans un restaurant de poisson de la rue de la Gaité, dans le quartier Montparnasse. Nous sommes devenus amis tout de suite – s'ensuivit une longue conversation, poursuivie dans un café, en jouant au billard français. Nous nous sommes séparés au petit matin.

La situation éditoriale des textes de Beckett en anglais était assez complexe, comment êtes-vous parvenu à publier pratiquement l'ensemble de ses romans ?

A cette date, Maurice Girodias, d'Olympia Press, influencé par Dick Seaver avait publié Molloy, Watt et L'Innommable en anglais. Des pré-originales avaient été livrées dans Merlin, une revue amie, dirigée par Alexander Trocchi. De son côté, Sylvia Beach avait convaincu Barney Rosset, l'éditeur américain de Grove Press, de republier Murphy, paru en 1938 à Londres, dont la plupart des exemplaires avaient brûlé durant le Blitz.

Entre-temps la pièce était devenue un vrai succès à Londres, malgré certain critique qui dans un premier temps avait déclaré qu'il ne se passait rien mais que cela se déroulait deux fois. Trois semaines plus tard, Jérôme Lindon m'avertit que Faber & Faber désiraient obtenir les droits en langue anglaise des pièces. Je téléphonais à Beckett, qui était navré mais qui m'assura de son amitié. C'est alors que j'ai proposé à Jérôme Lindon de publier les romans de Beckett, jugés obscènes par Faber & Faber. Je fis paraître Malone meurt en 1958. Par la suite, je publiai également la poésie et j'obtins les droits des autres romans. Mais toutes les pièces de Beckett ont été publiées à l'enseigne de Faber, à l'exception de Come and Go 1967, qui m'est d'ailleurs dédiée.

Les questions de traduction étaient au centre de vos préoccupations, que vous inspirait le travail de Beckett dans ce domaine ?

Beckett était marqué par l'usage de l'anglais parlé en Irlande, qui est à la fois plus élégant et plus truculent, plus riche en somme. Mais son travail stylistique le poussait à rechercher une langue faite de rigueur et de clarté, plus disciplinée – arriver à une langue plus sèche, exprimant au plus court le pessimisme du propos. De ce point de vue, le français lui convenait mieux, et c'est ainsi qu'il a écrit Molloy d'abord en français. Il appréciait l'allemand pour les mêmes raisons et il apportait beaucoup de soin à l'édition de ses œuvres en Allemagne, en compagnie du traducteur, Elmar Tophoven, qui était aussi un ami. Dans ce cadre, l'amitié comptait beaucoup pour lui. C'est pourquoi il se désintéressa aussi complètement des traductions en italien, par exemple. Beckett pouvait aussi trouver un usage facétieux de la traduction ; c'est ainsi qu'il traduisit La Manivelle de Robert Pinget, sous le titre The Old Tune, dans la série que je dirigeai, « New Writers ». En fait, il n'avait guère apprécié la traduction de Tous ceux qui tombent faite par Pinget pour la télévision et ce fut pour lui l'occasion d'une réplique. Il transforma le texte en une sorte de comédie à l'irlandaise, que j'ai d'ailleurs mise en scène en 1996 à Edimbourg.

Revenons à vos premières impressions lors de la représentation londonienne de Godot. En quoi s'apparentaient-elles à une révélation ?

Beckett a accompli une véritable révolution de la langue pour aboutir à une densité extraordinaire de la signification – Worstward Ho/Cap au pire représente un point ultime de son entreprise littéraire. Il était très influencé par Schopenhauer, reprenant sa conception d'une sorte de maléfice attaché à la volonté de l'Homme, à son caractère irrésistible. L'oeuvre entière de Beckett peut s'inscrire dans le passage du chaos au présent, dans la réalisation de l'impossible, c'est-à-dire la création. L'impossible non seulement existe mais est inévitable. Selon sa formule, son travail consistait à « mettre le front contre la roche et la faire bouger d'un millimètre ». C'est confusément ce qui m'apparut lors de la deuxième représentation de Godot. La tragédie de l'homme, la valeur du silence, l'incongruité de la vie dans un monde dédié à la mort. Le monologue de Vladimir, en écho à celui de Hamlet, est prononcé alors que, dans les airs, chaque mort raconte sa vie sans écouter celles des autres. J'ai dû voir cette pièce environ 150 fois, dont une fois en gallois, durant l'été 1968, sur une montagne.

Comment s'inscrivait l'oeuvre de Beckett dans le catalogue de vos publications et quel regard portiez-vous sur la place de l'écrivain, sur son « rôle », dans les années cinquante ?

Dans les années cinquante, ma maison était connue pour ses textes engagés – j'accueillais un certain nombre d'auteurs américains poursuivis par le maccarthysme – et pour la littérature d'avant-garde. J'ai commencé à publier Ionesco en 1956, puis j'ai fourni au public anglais des traductions des auteurs du Nouveau Roman. C'est d'ailleurs Beckett qui m'incita à publier Duras, à commencer par Le Square. On sait quelle fut la position de Beckett – homme aux convictions de gauche – pendant les conflits coloniaux qui agitaient alors la France. Décoré à la Libération, il ne se sentait pas français pour autant – et refusa de signer le « Manifeste des 121 » – « je laisse ça à Sartre, me dit-il – il est plus connu pour ce qu'il signe que pour ce qu'il écrit ». Ce n'est pas pour autant que Beckett ne se sentait pas concerné par la guerre d'Algérie, notamment l'affaire de La Question, le témoignage d'Henri Alleg sur la torture. Je me souviens d'être arrivé à Paris un samedi, début 1958, d'être passé aux Editions de Minuit, d'y avoir pris ce livre, de l'avoir lu pendant le déjeuner, d'avoir téléphoné à Lindon pour me porter acquéreur de la traduction. Dans l'intervalle, le livre avait été saisi mais les droits pouvaient être cédés. Je passai l'après-midi à traduire le texte, repartis le dimanche pour Londres, où j'effectuai la dactylographie le soir même. Le lundi matin, je convoquai mon imprimeur et au soir le dactylogramme était prêt. Le mardi matin, je reçus grâce aux soins de Lindon l'avant-propos de Sartre, publié durant le week-end dans un journal communiste – le tout traduit fut remis à l'imprimeur dans la journée. Le lendemain j'obtins les épreuves et le livre sortit des presses le vendredi. Je fis les reliures moi-même le samedi, avec l'aide d'une collaboratrice, pour cinquante exemplaires que je distribuai avant 17 heures dans Fleet Street, le quartier des journaux, avec l'avertissement approprié « Livre interdit en France ». Le succès fut assuré – plus de 25 000 exemplaires furent vendus.

Cette question de signature mise à part, on sait que Beckett apporta son entier concours à Lindon lors de ces luttes – en d'autres temps, il signa une pétition contre les conditions de tuerie dans les abattoirs – et surtout il avait la censure en horreur ; il prit quelques mesures de rétorsion en refusant par exemple toute représentation de ses pièces en Irlande tant que la censure s'exercerait sur la pièce de Sean O'Casey, The Bishop Bonfire.

Les sujets de conversation ne devaient pas manquer lors de vos rencontres avec Beckett, pourriez-vous nous livrer une anecdote significative concernant ceux-ci ?

Dans les années soixante, nous dînions ensemble assez régulièrement, une dizaine de fois par an à peu près. Un soir, le jour du suicide de Hemingway, notre conversation roula exclusivement sur les meilleures façons de se donner la mort. Après avoir joué aux échecs, nous sommes revenus sur le sujet, et accessoirement sur Hemingway, qu'il avait connu avant la guerre et dont il admirait plus le personnage que l'oeuvre. Son suicide surtout le fascinait – il était hanté par la mort une des fenêtres boulevard Saint-Jacques donnait sur la cour de la Santé où avaient lieu les exécutions. J'ai moi-même publié un livre sur la guillotine à la fin des années cinquante et le cas de ce guillotiné qui avait accepté qu'on essaie de communiquer avec sa tête une fois tranchée le passionnait spécialement. En un sens, la mort de Beckett, après dix jours de semi-coma, empli de rêves proches de ceux décrits dans L'Innommable a peut-être correspondu à ce qu'il redouta le plus. Nous avons passé comme ça peut-être une trentaine de nuits blanches au total. A boire, jouer et deviser. Ce n'était pas tellement du goût de sa femme, Suzanne. Quand Beckett venait chez moi, à Londres, il se couchait beaucoup plus tôt, même si nous faisions quelques tournois d'échecs, avec Max Frisch ou le caricaturiste Vicky, un ami qui se suicida lui aussi. Une fois, nous repartîmes ensemble en avion pour Paris ; la première classe, à laquelle Sam tenait, pour le cognac gratuit, étant complète, j'ai donc dû régler les consommations en classe touriste. Arrivés à Orly, où Suzanne nous attendait, il décida de dîner à l'aéroport. Malgré les recommandations de Suzanne, qui ne buvait pas d'alcool, le repas fut copieusement arrosé. Au moment de commander une troisième bouteille, elle intervint de nouveau : « Dire que Madame Ionesco m'a demandé conseil… » Beckett répliqua : « Madame Ionesco est une emmerdeuse, John aime le vin ». Je ne me sentais pas très à l'aise – les relations d'un éditeur avec les veuves ou les héritiers d'écrivains sont si délicates…

 

Photo : John Calder © Lewis/Writer Pictures/Leemage