Joan W. Scott : « L’émancipation n’est pas forcément l’égalité »

Joan W. Scott : « L’émancipation n’est pas forcément l’égalité »

Dans l'essai « La religion de la laïcité » (Flammarion), l'historienne Joan W. Scott remet en question le postulat selon lequel la laïcité est une garante de l'égalité entre les femmes et les hommes.

La laïcité est perçue comme la garante de l’égalité femme-homme face aux pressions religieuses dans notre société. Pourtant, dans l'essai La religion de la laïcité (Flammarion), l'historienne américaine Joan W. Scott avance que l'inégalité, et non l'égalité entre les sexes, était réellement l'une des valeurs fondatrices de notre République laïque, qui n'a elle-même jamais prétendue s'affranchir de la religion.

 

Emmanuel Macron a déclaré lors d’une visite au Vatican que « la laïcité française n’est pas la lutte contre la religion », ajoutant que « nous avons anthropologiquement, ontologiquement, métaphysiquement besoin de la religion. » Dans votre livre, vous nommez la religion dont la laïcité française semble avoir besoin : le christianisme. En quoi notre conception de la laïcité est-elle chrétienne ?

Joan W. Scott : Notre conception de la laïcité est chrétienne dès le départ. L’idée de la laïcité comme elle est exprimée dans la loi de 1905 s’oppose au pouvoir de l’Église catholique sur l’État républicain français. Mais de nombreuses pratiques associées au sécularisme continuent de s’accommoder de l’Église catholique. Par exemple, à l’école, le jeudi a longtemps été libre pour permettre aux enfants de suivre une instruction religieuse en dehors de l’école. De nombreux jours fériés sont liés aux fêtes catholiques. À l’époque du colonialisme, de la « mission civilisatrice » de la France mais aussi d’autres pays, les prêtres envoyés pour propager la religion et les valeurs françaises étaient associés à l’État. Donc il y avait d’un côté une séparation formelle, une neutralité de l’État face à la religion et de la religion face à l’État, mais du point de vue de la moralité, des hommes politiques laïcs ont continué d’insister sur l’importance de la religion catholique pour la société. L’histoire est plus compliquée qu’une division claire, il y a toujours eu des liens.

Vous expliquez d'ailleurs que durant la guerre froide, les démocraties laïques occidentales insistent sur la supériorité de leur laïcité par rapport à celle de l’URSS.

J.W.S. : Les Américains décrivaient les Soviétiques comme des godless atheists, des « athées sans Dieu » – en anglais c’est plus féroce qu’en français. En effet, on n'associe pas la démocratie à l’absence de religion mais à la liberté religieuse, d’une manière qui perdure aujourd’hui. Depuis la théorie du « choc des civilisations », on n’insiste plus sur la supériorité de notre laïcité en opposition à celle de l’Union soviétique et des communistes, mais en opposition à la religion musulmane.

Vous vous opposez à l’idée que notre société laïque ait comme valeur primordiale l’égalité homme-femme. Comment expliquer qu’au contraire, au début de la République française, citoyenneté et féminité aient été jugées antithétiques ?

J.W.S. : Durant la Révolution française, les plus radicaux des révolutionnaires, les Jacobins, ont insisté sur le fait que les femmes n’ont pas leur place dans la sphère publique. C’est à cette époque, et pas seulement en France, que la division femme-homme s’est fixée, est devenue plus rigide. À ce moment-là, ce ne sont plus au moyen des enseignements de Dieu mais grâce à ceux de la science, de la biologie, de la nature, qu’on prétend établir les règles immuables du comportement des hommes et des femmes. C’est une espèce de « déthéologisation » – un déplacement de la justification religieuse à une justification soi-disant scientifique, biologique, naturelle.

Dans mon livre, j’essaie de construire une théorie psychique pour expliquer comment le genre et la politique se sont emmêlés, et comment, encore maintenant au XXIe siècle, il est difficile de les démêler. D’un côté, je pars de la psychanalyse, qui dit qu’il est impossible de définir la différence entre les hommes et les femmes. Le genre est une question à laquelle il n’existe pas de réponse solide et permanente. Sa signification varie selon les cultures et les époques. De l’autre côté, j’utilise la thèse de Claude Lefort qui dit que durant la monarchie, le corps du roi incarnait le pouvoir, la souveraineté. Le corps et la nation n’était qu’un. La démocratie a refusé cette incarnation au profit d’une multitude d’abstractions. Mais cela posait alors la question de qui représenterait la nation. Et la réponse a été – j'en reviens aux théories de Freud et Lacan – « nous », les hommes qui ressemblent au père, au roi. Le corps masculin justifie l’accès au pouvoir. Le pouvoir politique insiste alors sur cette asymétrie de la nature pour justifier une asymétrie du pouvoir, et cela a pour effet de stabiliser la différence des sexes. J’explique du point de vue théorique comment le genre et la politique ont cherché de la certitude l’un auprès de l’autre.

Votre livre n’avance pas la thèse qu’en conséquence nous devrions revenir à une société religieuse. Est-ce qu’une société réellement laïque pourrait et devrait faire beaucoup mieux ?

J.W.S. : Oui. J’ai été mal interprétée, ici et aux États-Unis, comme si je rejetais la laïcité. Une féministe aux États-Unis m’a demandé « pourquoi attaquez-vous la laïcité et acceptez-vous l’islam ? ». Ce n’est pas mon propos. J’insiste sur le fait que cette opposition binaire est simpliste. Je n’attaque pas la laïcité. Je veux néanmoins interroger l’histoire de ce discours – et j’insiste sur « discours ». Il y a toujours dans l’organisation des États-nations laïcs modernes ce présumé sur la différence, l’asymétrie homme-femme, qui continue de conditionner l’accès au pouvoir. Elle est la matrice, si vous voulez, des autres différences et des autres discriminations – comme la différence de « race » – qui sont elles aussi généralement justifiées en termes de biologie ou de culture.

Vous avancez l’argument que dans nos sociétés occidentales, les revendications collectives pour l’égalité homme-femme ont été remplacées par une injonction individuelle à s’émanciper, à s’autodéterminer, à faire l’exercice de sa « liberté ». Selon vous, quel est l’impact de ce glissement de la notion d’« émancipation » ?

J.W.S. : La notion d’émancipation – et l’émancipation définie comme l’émancipation sexuelle – a couvert tous les autres problèmes. D’abord, l’émancipation n’est pas forcément l’égalité. Avoir la possibilité de choisir en tant qu’individu avec qui on veut coucher n’est pas la même chose que d’être l’égal de quelqu’un d’autre. Ça ne dit rien sur la question de l’égalité économique, l’égalité salariale, sur l’accès au monde politique. C’est une forme d’individualisme que l’on associe maintenant avec le néolibéralisme – chaque individu peut construire son monde comme il ou elle le veut. Et moi, je me méfie d’une définition pareille de l’émancipation. Cette définition néglige le contexte social, économique et politique, quand nous savons très bien que des catégories de personnes subissent des discriminations. Même si les gens veulent, en tant qu’individu, faire ce qui leur plaît, il y a des limites à leurs possibilités qui existent dans les structures sociales de la société, pas uniquement dans la tête ou le cœur de l’individu.

 

À lire : La Religion de la laïcité, Joan W. Scott, Éd. Flammarion, collection Climats, 320 p., 23,90 €

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : Joan W. Scott © Philippe Matsas/Flammation

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