Jean Baudrillard, à contretemps

Jean Baudrillard, à contretemps

Olivier Penot-Lacassagne nous plonge dans la pensée de Jean Baudrillard, philosophe français dont l'oeuvre nous invite à penser à contre-courant et à réinventer une pensée faisant éclater « non pas la vérité du système, mais sa logique ». Stimulant.

« L’extrême dérégulation (libéralisation) du monde nous force à inventer une autre règle du jeu », déclare Jean Baudrillard dans Le paroxyste indifférent, en 1997. Dans ses premiers livres déjà, à la fin des années 60, il constate la nécessité de repenser les règles de l’opposition. La pensée, affirme-t-il, n’obéit pas, elle est un défi sans cesse déplacé, brisant le miroir de l’illusion critique. « Le discours négatif est la résidence secondaire de l’intellectuel », lit-on en conclusion de La société de consommation, paru en 1970. À la recherche d’une « alternative radicale », adoptant une posture critique déroutante, Baudrillard amorce alors une réflexion affranchie des contre-discours de l’aliénation et de la libération. « Immanents » à l’ordre établi dont ils sont le reflet négatif, ceux-ci ne peuvent en effet instaurer une « distance réelle » ; ils sont pris, englués dans une rhétorique codée.

Réarmer la pensée

Ces propos à l’époque inaudibles sont désormais un lieu commun. La crise de la critique du capitalisme a été analysée, le regard s’est décillé. « Sous bien des rapports nous vivons aujourd’hui une situation inversée à celle de la fin des années 60 et au début des années 70. À cette époque, le capitalisme subissait une baisse de croissance et de rentabilité […]. La critique, elle, était au plus haut […]. » observent par exemple Luc Boltanski et Ève Chiapello dans le prologue de leur livre Le nouvel esprit du capitalisme, publié en 1999,

Le revirement « presque complet » de la situation et « les faibles résistances critiques » qui ont été opposées à cette évolution sont pressentis précocement par Baudrillard. Le miroir de la production, qui sort en 1973, analyse cette complicité par « contamination » réciproque du discours dominant et de sa critique. Convoquant les concepts fondamentaux de l’analyse marxiste, Baudrillard y déconstruit la « ruse du capital » qui piège celle-ci. L’homme est-il une « force de travail » ? interroge-t-il. La libération des forces productives se confond-elle avec son émancipation ? S’agit-il là d’« un mot d’ordre révolutionnaire ou celui de l’économie politique elle-même » ? Personne, remarque Baudrillard, ne semble douter de cette « évidence finale ».

Et pourtant, « les petites phrases innocentes » qui la traduisent « sont déjà des ultimatums théoriques » qu’il conviendrait d’examiner avec la plus grande rigueur. Car elles sont les « métaphores prodigieuses du système qui nous domine, fable de l’économie politique qui se raconte encore aux générations révolutionnaires, infectées jusque dans leur radicalité politique par les virus conceptuels de cette même économie politique ». Pour Baudrillard, une telle dépendance est suspecte. Nous sommes là « au défaut » du geste critique : « l’antithèse joue à l’alternative ». Une critique plus radicale reste donc à inventer.

Près d’un demi-siècle plus tard, on conviendra de la lucidité de cette analyse. S’il s’est agi de comprendre à la suite de Boltanski, de Chiapello et de quelques autres, « pourquoi la critique n’avait pas « accroché » sur la situation, comment elle fut impuissante à comprendre l’évolution qui se produisait, pourquoi elle s’éteignait brutalement vers la fin des années 70, laissant le champ libre à la réorganisation du capitalisme pendant presque deux décennies, se cantonnant au mieux au rôle peu glorieux, quoique nécessaire, de chambre d’enregistrement des difficultés grandissantes du corps social », il s’agit aujourd’hui, temps du « capitalisme du désastre » (Naomi Klein) et d’une humanité régressive arraisonnée par les « psychopouvoirs» (Bernard Stiegler), de réarmer la pensée. Et l’œuvre de Baudrillard peut nous y aider.

Suspicion universitaire tenace

L’auteur de Simulacres et simulation a très vite pris conscience, alors même que la critique paraissait « au plus haut », de la faiblesse de cette dernière et des conséquences qui en découlaient. Sa lucidité, à contretemps, dévoilait l’illusion d’une telle posture. Certes, des controverses et des malentendus, attachés à son nom, ont brouillé la lecture de son œuvre. Difficile à classer, malgré quelques livres qui surent satisfaire les us et les coutumes académiques, Baudrillard fut rétif à toute récupération disciplinaire. En marge de la sociologie, au seuil de la philosophie, à l’horizon d’une postmodernité artistique qu’il contesta, son nom suggère encore les appréciations les plus contradictoires. Jugements superficiels ou perspicaces, préjugés obscurs ou favorables, sentences amicales ou assassines : Baudrillard a séduit ou irrité plus qu’il n’a convaincu.

On lui a parfois reproché ses traversées rapides, ses avancées à grands pas, un peu en deçà, un peu au-delà de la réalité et de la vérité. On lui a dénié une lisibilité qui semblait se dérober à mesure que l’œuvre se déployait, qualifiée tour à tour de nihiliste, d’apocalyptique, de visionnaire, de réactionnaire, d’extravagante. On s’est inquiété quelquefois de l’enthousiasme qu’il suscita outre-Atlantique, des « simulationnistes » de New York aux paillettes de Las Vegas. L’Éden américain, dont il ne fut pas le seul à goûter les fruits, soulignait combien il était ici-bas, en France, l’objet d’une suspicion universitaire tenace qui monnayait férocement le crédit et le discrédit qui lui étaient accordés. 

Relancer l’impératif critique

L’incompréhension, le malaise, l’agacement ont ainsi accompagné les développements de ses écrits. Il est vrai que certains paradoxes sous sa plume ont contrarié la lecture de ses textes ; certaines provocations ont détourné durablement les lecteurs de l’essentiel. Baudrillard jouait aussi avec le feu, et parfois il s’est brûlé. Il n’en demeure pas moins que cet héritier de l’École de Francfort qui avait aussi lu Simondon fit montre d’une clairvoyance qu’on aurait tort de minorer.

Enfermée dans une circularité qui semble indépassable, prévient en effet Baudrillard, la critique s’épuise autant qu’elle est épuisée par le système qui l’autorise, l’apprivoise, la neutralise, la censure, l’asphyxie ou la récupère.

Cet enfermement spéculaire qu’il observe très tôt préfigure une « circonvolution interne du système qui fait qu’on ne peut plus être en situation d’opposant ». Ce constat, dont on a souvent dénoncé le pessimisme inquiétant, ne supposait pourtant aucune résignation ; il relançait au contraire l’impératif critique dans un monde où les formes de résistance s’apprivoisent et se consomment avidement. Alors qu’on commémore avec gourmandise le « moment 68 », la perspective qu’offre donc son œuvre sur les cinq décennies qui suivirent n’est certainement pas sans intérêt.

Il importe de ne pas ignorer ses prémisses. Débattre avec ou contre Baudrillard de ce qui nous requiert aujourd’hui de manière pressante suppose que ce diagnostic inaugural ne soit pas négligé ou méprisé. Peu importent les consensus, les objections et les différends. On peut se disputer sur telle proposition, on peut rejeter telle projection ou déclarer n’y rien comprendre. Mais ne pas apercevoir le changement de terrain que Baudrillard exige et met en mots, c’est amoindrir une pensée inventive, la réduire à dessein ou par maladresse à des considérations périphériques. Baudrillard parle dans l’ouverture de ce changement, attentif à l’altérité qu’il approche livre après livre.

« Le déjouement perpétuel du sens »

Pour que la pensée ne soit plus seulement « l’antifable qui couronne la fable », il inventera finalement ses propres règles du jeu. Le « déjouement perpétuel du sens » deviendra essentiel. Échange impossible, inéquivalence, indécidabilité : Baudrillard jouera avec les lois d’un « système maître du positif et du négatif », pour le mettre à distance autant que possible sans feindre de le dénier. Le jeu baudrillardien ne s’oppose pas ; ou plutôt, il renouvelle les règles de l’opposition. La destruction du sens (dénégation, non-sens, absurde, insensé) n’est pas son propos.

C’est par l’hypothèse, le paroxysme, l’expérimentation, la préfiguration ou la saturation que la pensée baudrillardienne cherche à reprendre langue.

Ne pas répondre, mais anticiper ; viser l’originalité radicale d’un événement ou d’une situation, les précéder, introduire une discontinuité. Par la « violence de l’écriture », Baudrillard exaspère la « violence intégriste du système » qui étouffe, annule ou recycle toutes les formes de résistance. Son écriture invente un autre monde, « antagoniste » ; elle est « un acte » qui se veut « irréductible au fonctionnement général ».

Réinventer une pensée faisant éclater « non pas la vérité du système, mais sa logique » pour élaborer de nouvelles configurations théoriques court-circuitant le « sinistre état des choses » (Artaud) : la méthode n’est pas seulement alternative, elle initie un pas de côté qui se veut aussi un pas au-delà. « Inutile de se battre sur un terrain où les modèles de récupération sont les plus forts », écrit Baudrillard. Exaspérant l’hypothèse, menée à la limite, bousculant les attendus de la légalité critique, ses livres nous apprennent à penser à contre-courant, malmenant non sans humour ce qui fait notre « actualité ».

 

Olivier Penot-Lacassagne est maître de conférences (Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3). Il a écrit Back to Baudrillard (CNRS Editions, 2015).

 

Photo : Jean Baudrillard © Ulf Andersen/Aurimages/via AFP