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James Knowlson : « Beckett était un saint qui aimait le whisky et les femmes »

Written by Evelyne Piellier | Jun 3, 2018 10:20:00 AM

C'est à Reading, où il enseigne et où il a fondé les Archives Beckett, que James Knowlson nous a conté la généalogie de son entreprise biographique Beckett, un illustre inconnu (éd. Solin/Actes Sud), les surprises qu'elle lui a réservées, et ce que Beckett même, dans tous les sens du terme, lui a donné.

L'histoire de la biographie

J'ai demandé une première fois à Beckett, sur la sollicitation d'un éditeur, l'autorisation d'écrire sa vie Il m'a répondu qu'il préférait qu'on s'occupe de son oeuvre. Des années plus tard, j'ai reposé la question, en lui précisant qu'à défaut d'un « oui » sans équivoque, je renoncerais. En 1989, l'année même de sa mort, il m'a répondu Yes. Avec une majuscule. Et a souligné qu'il m'aiderait, afin que j'aie accès au plus grand nombre de sources possibles. Il souhaitait simplement que l'ouvrage ne soit publié qu'après sa mort. Pour que j'aie le maximum de liberté.

Ça a changé un tout petit peu ma vie. Je n'avais jamais écrit de biographie, et c'est une épreuve. Je voulais rendre celui dont j'avais aimé et l'oeuvre, et la personnalité. Or, ce qu'on disait de lui ne correspondait jamais à ce que nous, ses amis, nous connaissions.

L'humour et le whisky

Une soirée avec Beckett était extrêmement drôle, et même si on sentait qu'avec lui on était en relation avec deux mille ans de culture européenne, on rigolait tout du long. De la même façon, j'ai toujours été choqué par la vision « noire » qui a été largement donnée de son oeuvre. Beckett disait : « tout ce qu'on peut faire, c'est essayer de chanter, mais on chante avec des paroles qui trahissent ». C'est là ce qui me paraît essentiel, comme dans L'Innommable : « I can't go on, I'll go on » – la nécessité strictement humaine de garder sa dignité. Malgré tout. Son oeuvre est un chant. Un chant ambigu, mais un chant. Je souhaitais ainsi pouvoir lui rendre son humour, son courage, mais sans en faire un saint. Enfin, c'est compliqué, parce qu'en même temps, c'est bien un saint, aussi. Trois jours après le Nobel, par exemple, tout l'argent est donné : à ses amis, à la bibliothèque de Trinity College… Mais un saint qui aimait le whisky et les femmes.

De plus, je désirais composer une sorte de dialogue entre l'oeuvre et la vie. Difficile. Quel lien pouvait-il y avoir ? Je l'ai découvert peu à peu : par exemple, pour Fin de partie , écrit après la mort de son frère, on peut voir que le lieu est la chambre d'un mort. Mais c'est un travail délicat, comme ces déchiffrements de tableaux par couches successives…

Les Archives Beckett

Donc, ça m'a pris six ans Recherches et voyages. Je me suis libéré de mon travail – je suis titulaire de la chaire de français à l'Université de Reading – et c'était très bien, j'ai toujours aspiré à devenir « le professeur invisible ». A vrai dire, initialement, je suis « dix-huitièmiste ». Voltaire, Diderot… Mais je me suis toujours occupé de théâtre : je mettais en scène des pièces contemporaines, où je jouais même parfois : Ionesco, Arrabal et… Beckett. C'est ainsi que je l'ai découvert, et aimé. En 1970, j'ai organisé une exposition sur son oeuvre théâtrale. Nous avons emprunté des documents aux Irlandais de Paris, à Madeleine Renaud, à Jean-Louis Barrault, à Roger Blin… La plupart de ceux qui nous ont aidés, nous ont ensuite dit de garder ces documents. C'est ainsi qu'est né ce Fonds Beckett. Beckett ensuite l'a lui-même alimenté, en nous faisant don de nombreux manuscrits. C'était merveilleux, j'avais toujours une raison pour aller à Paris : j'étais le « facteur », je rapportais des textes pour l'Université. Je me souviens d'un jour où j'étais sur un quai de gare, à Lozère, et je regardais une version écrite à la main, non publiée, de Premier amour. Ce fut une émotion. En fait, ces Archives Beckett sont davantage une création de Beckett que de mes amis et moi. Sans sa générosité, elles ne seraient pas devenues ce fonds d'une telle richesse, où sont rassemblées quasiment toutes ses traductions, ses manuscrits, ses notes de mise en scène, le plus grand nombre de documents possible sur tous les spectacles-Beckett, etc.

Nous regrettons un peu que ces Archives soient mieux connues aux Etats-Unis qu'en France… Mais ça commence à changer. Nous avons des trésors : le carnet de notes de Beckett pour la mise en scène de Oh Happy days, qu'il a monté avec Billie Whitelaw, par exemple… Natasha Perry et Peter Brook ont travaillé dessus, pour leur propre réalisation… Maintenant, de toute façon, ça me dépasse. D'autant que les héritiers donnent même des documents qui ne sont pas encore révélés à la presse…

Beckett familier

Si je m'entendais bien avec Beckett, c'est parce que je ne le traitais pas en grand homme, et que nous avions des points communs – nous jouions notamment tous les deux au cricket : ça crée un lien. Et je ne lui posais jamais de « grande question ». Il détestait ça, comme il détestait parler de son oeuvre. A table, après un petit beaujolais blanc, on pouvait, bien sûr, parler de Delphine Seyrig dans Pas, ou de la difficulté de traduire « Cette fois » par « That time ». On dînait aux Iles Marquises, son restaurant préféré, et on discutait de comment rendre « le Temps », et « cette fois où ». Mais entre nous. Il n'allait pas expliquer ce qu'il avait écrit. On en parlait. C'est tout.

Concrètement

Pour Beckett, les formes de l'espace, le rythme, les gestes lui permettaient de créer « en vrai » les images qu'il avait dans sa tête Concrètement. Mot central.

I can't go on, I must go on

Vous comprenez donc bien que cette entreprise biographique n'était pas seulement un « contrat ». J'avais déjà publié une dizaine de livres sur Beckett. Dont quatre volumes de ses carnets de notes de mise en scène. Et ce qu'il écrivait comme ce qu'il était comptaient beaucoup pour moi. Chaque fois qu'après l'avoir quitté, je remontais le boulevard Saint-Jacques, j'avais l'impression que ma vie devenait plus simple, qu'on pouvait laisser derrière soi les petites vilenies de la vie : il avait une grande force morale, une façon de dépasser les petites bêtises, de croire, et de faire croire, qu'on pouvait endurer, et durer, et que ça allait être bien… Ce n'est pas seulement sa gentillesse : quand mon fils a eu un accident de moto où il a failli mourir, Beckett téléphonait tous les soirs. C'est plus : un pouvoir de compassion, et ce courage, « I can't go on, I'll go on »…

Les documents nouveaux

J'étais fasciné par l'oeuvre, mais je voulais rendre compte de sa personnalité, qu'elle rayonne dans tout le livre ; il me fallait et être précis, et refuser de construire une image : j'ai eu beaucoup de chance, ce fut un « labour of love », un travail d'amour, une découverte, un bonheur, et le retour à mon passé de chercheur Même si je savais que je pouvais utiliser des documents nouveaux, injecter des citations « rigolotes », transformer ainsi la narration, grâce aux lettres notamment, en un récit, disons, « pétillant », j'étais quand même intimidé. Parce que je me rendais compte que si je pouvais suivre, un peu, Beckett dans son interrogation sur la conscience de soi, par exemple – ses lectures des post-cartésiens – ses rapports à l'Irlande, sa réflexion sur Héraclite, etc…, je n'étais pas un spécialiste. Je n'ai pas pu tout creuser autant que je l'aurais voulu, Beckett était un homme d'une culture véritablement impressionnante.

Mais j'ai eu le bonheur, parce que je suis un ami d'Edward Beckett son neveu, et l'un des deux héritiers, de pouvoir lire les notes qu'il a rédigées pendant sa psychanalyse, et qui portent essentiellement sur ses lectures de Jones, Rank, Freud, et sur différents philosophes. Elles n'avaient jamais été utilisées. De même que ses notes, en 36-37, lors de son voyage en Allemagne, qui témoignent d'un intérêt passionné pour la peinture.

La peinture

C'est évidemment grâce à ses amis peintres que j'ai pu véritablement apprécier la qualité de son regard, mais ces journaux intimes m'ont engagé à reconsidérer l'influence de la peinture sur lui : car il ne s'agissait pas là uniquement de passion, mais de formation. Si les citations de Milton, Dante ou Racine lui venaient tout naturellement, il en allait de même pour les images des grands peintres. Il pouvait d'ailleurs, à quatre-vingts ans, me décrire de façon détaillée le petit garçon de L'Auberge, de Ruysdael. Les tableaux et les livres comptent autant que les gens dans une biographie de Beckett.

Mais est-ce qu'on peut faire l'histoire d'une influence de ce genre en même temps que l'histoire d'une vie ? J'ai essayé. Ça m'était plus facile que de le suivre dans la voie néo-platonicienne.

J'ai essayé, en précisant par exemple que la « Bouche qui parle dans le noir », dans Pas moi, lui a été inspirée par La Décollation de Saint-Jean le Baptiste, du Caravage, selon ce que lui-même disait. A quoi il faut évidemment ajouter que l'autre personnage de la pièce, l'autre « vision », plutôt, provient notamment d'un séjour au Maroc… Il prend d'un peu partout, et transforme.

C'est sans doute, dans mon travail, ce qui m'a le plus étonné, cette formidable connaissance de la peinture, et son irradiation dans l'oeuvre. Même s'il était évident que le thème de l'oeil, du regard, était extraordinairement présent dans son théâtre, tout comme était évident que sa « déconstruction » de la scène, sa façon d'utiliser les ressources de la télévision, relevaient d'une réflexion sur l'espace.

L'engagement

L'autre grand étonnement, c'est son côté « engagé » Engagé du côté de la compassion. Non, je ne dois pas parler d'étonnement. Je savais à quel point la guerre l'avait marqué ; la disparition d'amis ; les camps. Sans cette guerre-là, il n'aurait pas écrit Molloy, Godot, L'Innommable… Disons que j'étais curieux d'apprendre qu'il avait signé un manifeste contre la loi martiale en Pologne, qu'il avait beaucoup aidé Amnesty International, se préoccupait du sort de ses amis polonais…

La souffrance

Il y a maintenant deux ans que cette biographie a été publiée, et je n'étais pas vraiment sûr de la voir traduite en français. J'ai été très malade, mais, pendant la maladie, j'ai très souvent pensé à ces mots « je dois continuer ». Ça vient de Beethoven, vous savez. Beckett a beaucoup souffert, et pas uniquement d'« angst », mais il savait être très ironique avec sa souffrance. Continuer, oui. Vous ai-je raconté qu'un jour, alors qu'il était au programme de mes cours, il m'a dit que je devrais plus tard changer de sujet, et m'intéresser, par exemple, à Pinget ? Mais j'ai continué…

 

Photo : Samuel Beckett © John Haynes/Lebrecht Music & Arts