Jacques Brel : l'aura perdue

Jacques Brel : l'aura perdue

Les captations audiovisuelles de ses concerts ne peuvent restituer son exceptionnelle présence physique, elles délaient ses transes.

Brel meurt une première fois en 1967, quand il fait ses adieux à la scène. Il ressuscite l'année suivante en incarnant don Quichotte, dans l'opéra qu'il adapta (lire p. 84). Il prête ses traits à des personnages de cinéma, dans un casting qui n'est plus le sien, et s'essaie lui-même à la réalisation (lire p. 82). Puis sa voix, toujours puissante quoique pleinement désincarnée, hante, le temps d'un ultime disque, les couloirs d'« Orly », loin des « remparts de Varsovie », comme en partance pour des Marquises définitives.

Combien sont ceux, à ce jour, à l'avoir vu sur scène, à avoir vécu le phénomène, éprouvé une transe si proche de l'antique catharsis ? Par principe de moins en moins. Il faut faire avec ce défaut. De Brel, nous n'aurons jamais reçu l'onction magnétique. C'est là que le bât blesse, quand l'incarnation défaille. On connaît les documents filmés en concert. Mais se lève-t-on devant une image, fût-elle devenue une icône ? Le Brel du spectacle a rejoint le Panthéon des étoiles en noir et blanc, quelque part entre Piaf et Chaplin. Pourtant, seule la scène semblait à la mesure de sa présence habitée, donnant leur plein relief aux émotions élémentaires dont ses chansons sont le médium. Seule la scène accomplissait pleinement le transfert, faisait de peines communes une douleur existentielle ou d'une jouissance éphémère, une joie épiphanique. Sous la défroque de l'histrion surjouant les grands rôles du répertoire - amant transi ou cocu d'opérette, distillateur d'atmosphères ou satiriste à la pointe sèche -, la soutane jetée aux orties de l'abbé Brel - voix qui enfle, élan qui fait communier l'être et le monde, geste ouvert à l'infini des postulations humaines.

DOCUMENTS TRANSPIRANTS

Ce qui fait la puissance d'un récital dans une salle de music-hall est souvent ce qui en rompt le charme sur un écran. Comme si l'expression de la souffrance et son intensité se liquéfiaient dans les sécrétions saisies en gros plan lors de la captation. Les menues indiscrétions du corps, embuant le jeu, font redondance avec le texte. Le tragique est délayé en pathos. Mais, si Brel interprète est devenu ce document d'archives transpirant, Brel poète ne cesse de revivre au gré des enregistrements de ses chansons par les autres. Parmi eux, et ce n'est pas le moindre paradoxe d'une oeuvre qu'on a pu qualifier de misogyne, des « elles » restituent avec intensité sa part de génie tragique en se l'appropriant. Mention spéciale à Gréco dans « J'arrive », Nina Simone pour « Ne me quitte pas », Juliette avec « Les timides ».

Photo : Jacques Brel durant son dernier concert à l'Olympia, le 7 octobre 1966 à Paris © AFP