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Italie : les nouveaux charlatans

Written by Giuliano Da Empoli | Jun 1, 2018 4:33:02 PM

Au plus fort de la campagne présidentielle américaine de 2016, Donald Trump fit une déclaration particulièrement révélatrice : « En ce moment, même si je tirais sur quelqu’un sur la 5ème Avenue, je ne perdrais aucun électeur ». Il faut bien admettre que la suite lui a donné raison. Le président n’a pas encore tiré sur un passant en plein centre de Manhattan, mais, mis à part cela, il a réussi à transgresser la quasi-totalité des règles sur lesquelles se fondait la vie politique américaine. Et, pour le moment, il s’en sort sans la moindre égratignure.

Une plateforme d’extrême droite, anti-européenne et xénophobe

En effet, le monde des nouveaux charlatans de la politique fonctionne comme le carnaval des villes du Moyen-Âge : il renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire. La crise politique italienne qui s’achève aujourd’hui avec la formation du gouvernement Conte aura duré quatre-vingt-huit jours. Durant cette période, Luigi di Maio, le leader du Mouvement 5 Etoiles, sorti gagnant des élections avec 32 % des voix, a, dans l’ordre : tenté de donner vie, tout seul, à un gouvernement, en affirmant qu’il était du devoir des autres forces politiques de le soutenir ; proposé de composer un gouvernement avec le Parti Démocrate sur une plateforme progressiste, écologique et pro-européenne ; et finalement décidé de former un gouvernement sur une plateforme d’extrême droite, anti-européenne et xénophobe.

Il a également déclaré qu’il ne décidait pas les noms des ministres puisque cette décision incombait au Président de la République, puis proposé une procédure de mise en accusation du Président de la République coupable d’avoir refusé le nom d’un ministre, pour finalement supplier ce même Président de pardonner ses accusations de la veille et de bien vouloir l’aider à persuader le chef de la Ligue de constituer un gouvernement avec lui.

Une démonstration d’inaptitude

Pendant que ce psychodrame se déroulait sous les yeux ébahis des observateurs politiques, les taux d’intérêt de la dette italienne (130 % du PIB), quant à eux, s’envolaient. Ainsi, avant même son entrée en fonction, le gouvernement de force populiste a déjà coûté aux contribuables italiens 10 milliards d’euros. Dans le passé, une telle démonstration d’inaptitude politique, doublée d’une crise de confiance internationale de cette ampleur, aurait été lourdement sanctionnée par l’opinion publique.

Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Exactement comme dans le cas de Trump, dont la cote de popularité n’a pas baissé d’un pouce après un an à la Maison Blanche, les défauts des populistes italiens se transforment, aux yeux de leurs supporters, en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites. Leur incompétence est la preuve de leur authenticité. Les dommages qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance. Les étrangers ne les aiment pas : forcément, ils font finalement valoir les intérêts des italiens !

De là vient toute la difficulté de combattre les charlatans, une fois que leur logique est devenue hégémonique. Essayez d’imaginer que, au cours du débat entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, toutes les fautes et les contradictions de cette dernière aient été considérées par une majorité de français comme un gage de sa sincérité, face à la cruauté impersonnelle des élites mondialisées. C’est ce qui s’est passé aux États-Unis, lors des débats entre Hillary Clinton et Donald Trump. Et ce qui se trouve derrière le succès explosif, et probablement durable, des populistes en Italie.

Les italiens n’ont pas besoin de leçons, mais de réponses

Face à une situation de ce type, les partis traditionnels ont tendance à adopter l’attitude de l’empereur persan Xerxès qui, après une défaite navale, ordonna à ses troupes de fouetter la mer. Pourtant, s’en prendre au destin cynique et trompeur n’a aucun sens. Si les électeurs italiens en sont arrivés, dans une large majorité, à préférer le monde à l’envers des populistes, c’est qu’ils estiment, à tort ou à raison, qu’ils n’ont plus rien à perdre. Il serait donc illusoire d’imaginer que les dégâts que ces drôles de gouvernants produiront une fois aux commandes feront rapidement déchanter leurs supporters.

Une fois déçus par les populistes, les Italiens se tourneront peut-être vers autre chose. Mais ils ne reviendront vers la gauche et vers l’Europe que si ces dernières se rendent compte que les électeurs n’ont pas besoin de leçons, mais de réponses. Un principe qui, d’ailleurs, ne vaut pas que pour l’Italie.

 

Photo : © ALBERTO PIZZOLI/AFP