Italie : la difficile épreuve de l'unité

Italie : la difficile épreuve de l'unité

Aucune majorité ne semble se dessiner après les législatives inédites de dimanche 4 mars. Alors que le pays apparaît plus que jamais divisé, l'historienne Elena Musiani rappelle que son union politique ne s'est faite que tardivement. D'où sa très grande instabilité en cas de désaccords politiques.
Par Elena Musiani, chercheuse en histoire contemporaine.

D'après les premières projections de résultats nationaux, la coalition de droite arriverait en tête devant le Mouvement 5 étoiles. Si les chiffres anticipés sont bons, l'Italie, troisième puissance économique de la zone euro, se dirigerait alors vers une situation de blocage politique, entraînant une nouvelle élection dans les prochains mois. Cette nouvelle élection serait symptomatique de la fragilité extrême de l'idée de nation italienne. Contrairement à la France, la péninsule n'a connu son unité que très tardivement. C'est sur cette histoire récente et complexe que prospèrent aujourd'hui les populismes et les formations d'extrême droite.

Jusqu’à une période récente l’Europe avait permis à l’Italie de rejoindre le peloton des pays les plus avancés et d’achever son unité. En 1860, l’Europe de Napoléon III avait donné à Cavour l’opportunité d’un coup d’épaule final dans la construction de la nation italienne. Au tournant des années 2000, la mécanique européenne semble s’être inversée. En devenant, avec la majorité de Matteo Renzi, le laboratoire d’une Europe néo-libérale, ce sont des liens profonds de la société italienne qui se sont défaits : le territoire s’est à nouveau fragmenté et la mémoire du Risorgimento (la « résurrection »)[1] qui constituait pour l’Italie le grand arrière des combats pour la liberté a cédé du terrain à un nationalisme de droite à la funeste mémoire.

La situation dans laquelle se trouve l’Italie conduit donc à s’interroger sur la vulnérabilité d’une nation dont la construction a été très différente de celle des grandes nations européennes. Il y a bien eu une Italie des Lumières au XVIIIe siècle. Mais l’émergence d’une nation moderne ne s’est faite que dans le sillage des républiques implantées par la Révolution française en Italie et surtout grâce à l’empreinte napoléonienne qui, à défaut d’avoir apporté l’unité, a fixé, au-delà d’un ensemble géographique politiquement morcelé, le cadre d’un état territorial rationnel. Alors que l’élan révolutionnaire, dès 1789, avait fondé en France la nation moderne, c’est après 1830 qu’un nouveau cours est apparu en Italie, dans le sillage des révolutions européennes et sous la direction de Giuseppe Mazzini qui, pour la première fois, a associé le combat contre l’absolutisme des régimes aristocratiques à l’unification politique du territoire rompant alors avec l’émiettement des luttes dans un municipalisme hérité de l’Italie médiévale.

Nouvel imaginaire national

Ce mouvement d’émancipation a trouvé alors un soutien auprès d’un groupe social nouveau. En France, la rupture avec le passé s’était faite grâce à l’alliance originale entre la bourgeoisie révolutionnaire et la paysannerie. En Italie, le moteur du changement s’est organisé dans l’alliance entre une aristocratie libérale hostile à l’absolutisme des princes italiens et une bourgeoisie terrienne détachée du monde paysan. La connivence entre les deux s’est faite dans l’acquisition de vastes propriétés arrachées aux biens du clergé dans une sociabilité nouvelle où parvenus et anciennes familles aristocratiques, campés solidement dans leurs palais urbains, hérités pour les uns, acquis récemment pour les autres, ont trouvé dans les campagnes la source de leur fortune.

Ce groupe social a eu des porte-paroles de talent venus des professions libérales, du milieu universitaire, de cercles prestigieux d’intellectuels et d’écrivains qui ont fait alors du romantisme italien la source privilégiée d’un nouvel imaginaire national. Au moment où, en France, la bourgeoisie libérale restait attachée à une culture classique et hostile à un romantisme aristocratique nostalgique de la société chrétienne médiévale, le romantisme italien se construisait, lui, dans sa lutte contre une culture classique, héritière du latin et garante d’un immobilisme culturel et politique. Ce sont les romantiques italiens, Leopardi, Manzoni, qui firent alors entrer dans le langage littéraire et politique, le mot de « patrie ».

Ce groupe social libéral, patriote, mais socialement conservateur, a dominé la construction de la nouvelle Italie jusqu’au tournant du XXe siècle. Mais l’absence d’une large base sociale incluant la paysannerie pour mener à bien ce projet unitaire a rendu le Risorgimento très vulnérable à la pression étrangère et à son intervention armée. En 1848, deux Risorgimento, celui des révolutionnaires, comme celui des conservateurs, échouèrent dans leur tentative de construire une Italie nouvelle, que ce soit dans le cadre d’une république ou dans celui d’un royaume piémontais étendu à toute l’Italie. La guerre contre les Autrichiens avait transformé le combat unitaire en mouvement patriotique, mais sans la mobilisation du peuple des campagnes contre l’occupant, le Risorgimento ne pouvait l’emporter. Cavour, représentant de l’élite libérale piémontaise et vrai stratège du mouvement unitaire paria, lui, sur une alliance avec la France dont l’intervention militaire décisive se substitua à celle du peuple italien pour réaliser l’unité. Victor Emmanuel II, nouveau roi d’Italie en 1861, sut utiliser la personnalité romantique de Garibaldi pour donner à la stratégie des grands notables socialement conservateurs la dimension d’un patriotisme tricolore, à défaut d’une ouverture démocratique. Cette victoire n’apportait nullement l’assurance que pourraient être surmontées les fractures politiques, économiques, sociales, culturelles et linguistiques à un moment où l’Italie n’était pas encore un véritable État-nation. On en a un indice dans les hésitations du nouvel État unifié pour fixer la date d’une fête nationale : celle du « Statuto » (la première constitution accordée en 1848), puis celle de la prise de Rome (1870), autant de choix qui se heurtèrent à des conflits insurmontables entre gauche et droite, entre laïcs et catholiques, mais autant de célébrations différentes qui, d’une cité à l’autre, révélèrent en fait l’appropriation et l’interprétation locales d’une histoire nationale.

Fracture entre le nord et le sud

Cavour disparu, ce fut la droite historique qui se chargea de moderniser une société très pauvre dans laquelle la très grande majorité de la population était encore analphabète. Le financement de cette entreprise, qui fit largement appel aux étrangers, fut mis, finalement, à la charge d’une paysannerie dont la résistance violente fut brisée par une répression brutale qui contribua fortement à enraciner dans les masses paysannes la haine de l’État. Une large partie de la population du sud prit alors ses distances à l’égard de la nouvelle Italie unitaire. Si la droite historique contribua à bâtir cet État et cette nouvelle économie qui manquaient encore à l’Italie, ce fut en s’éloignant des promesses progressistes qui avaient peuplé l’imaginaire du Risorgimento et sans surmonter la fracture qui existait entre le nord et le sud de la péninsule.

C’est pourquoi, après 1870, la mémoire du Risorgimento, glorifiée et héroïsée dans l’image de Garibaldi, fut utilisée pour « faire des Italiens » et pour unir un pays dont le tissu même restait d’une grande fragilité. Toute une mythologie politique du Risorgimento a accompagné les Italiens dans l’éducation, dans la littérature, dans la musique, dans les cérémonies patriotiques, dans la célébration des hauts faits de ses héros et dans les guerres que la nation italienne a dû affronter. C’est lui encore qui s’est transformé en légende politique dans tant de lieux de mémoire italiens où ses héros, statufiés, ont pris place au gré des majorités politiques qui ont alors souvent réinterprété ses combats. Ce mythe national a connu de très nombreuses métamorphoses, du nationalisme fasciste aux luttes des partisans contre les nazis. Il a montré une étonnante résistance qui fait de lui la référence idéologique et historique encore la plus forte de la nation italienne. Dans l’Italie contemporaine, il a pu encore accompagner l’élan du « miracle économique » italien quand on a célébré, en 1961, le premier centenaire de l’unité. Il reste dans le cinéma, à travers le personnage du Guépard (film sorti en 1963, adaptation du livre éponyme de Giuseppe Tomasi di Lampedusa), et bien au-delà des Italiens eux-mêmes, une des images les plus classiques de la culture et de l’histoire italienne. Les leçons que l’on peut tirer de cette construction complexe de la nation italienne n'ont pas encore aidé le peuple italien à trouver une issue à la crise économique mais aussi politique et morale dans laquelle ils sont plongés. Souhaitons que le peuple italien ait encore de la mémoire.

 

[1] Période d'unification du royaume d'Italie, dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

À lire : Faire une nation. Les Italiens et l'unité (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), Elena Musiani, Collection Folio histoire (n° 270), Gallimard, février 2018 (première édition)

Elena Musiani est chercheuse en histoire contemporaine à l’université de Bologne.

 

Photo : (gauche) Matteo Renzi © ALBERTO PIZZOLI/AFP / (centre) Luigi Di Maio et Beppe Grillo © ANDREAS SOLARO/AFP  / (droite) Matteo Salvini et Silvio Berlusconi © ALBERTO PIZZOLI/AFP