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Isabelle Huppert : « Je ne souhaite pas un monde sans ambiguïté »

Written by Isabelle Huppert | Mar 7, 2018 1:22:00 PM

L’actrice est à l’affiche de deux films en salle : La Caméra de Claire, du Rohmer sud-coréen Hong Sang-soo, et Eva, de Benoît Jacquot, dans lequel elle incarne une prostituée d’âge mur, dispensant ses services de dominatrice dans la région d’Annecy. Lors de notre rencontre, elle revient de la cérémonie des Golden Globes, placée sous le signe de « Time’s Up », le mouvement lancé par des femmes de Hollywood pour soutenir les victimes de harcèlement sexuel. Elle y était vêtue de noir, marquant sa solidarité avec l’initiative. Si elle ne souhaite pas disserter sur #MeToo, elle sait qu’elle ne peut totalement l’éluder et répond en filigrane, jaugeant et soupesant chaque mot afin de ne pas laisser prise à la corrida de la polémique. Telle une matador qui chercherait à neutraliser la bête sans la toucher.

Le personnage d’Eva se prostitue mais veille à toujours garder le contrôle – d’autant plus, sans doute, qu’elle semble souvent endosser le rôle d’une dominatrice SM avec ses clients. Elle n’est jamais dans la séduction au sens classique, elle la désamorce. Cet aspect revient très souvent dans vos rôles.

Oui, disons qu'elle ne se fatigue pas trop à reproduire certains rituels. Ce qui la rend d'autant plus séduisante. Et puis elle ne se présente jamais comme une victime. Il y a chez elle un mélange de violence sourde, de charme, de mystère, sans qu'on puisse décider lequel de ces attributs domine.

Eva n’est ni une idole ni une victime, deux modalités de la femme-objet. Vos choix de films pourraient être résumés ainsi.

Par la nature des rôles que j’ai choisis, et la manière dont je les ai joués, j’ai existé d’une façon qui me convenait, en ayant le sentiment que je n’étais ni objet ni victime. J’ai trouvé le chemin qui me paraît le plus juste pour exprimer là où doit être la femme. C’est bien plus compliqué que de se demander s’il faut privilégier des rôles de femmes de pouvoir ou de femmes supposées soumises…
Là n’est pas la question.

Une des lignes de front dans les débats actuels est de savoir s’il est souhaitable ou possible d’évacuer toute part d’ombre dans la sexualité. Qu’en pensez-vous ?

Je n’en sais rien. Comment voulez-vous que je réponde à cette question ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c’est qu’un monde sans ambiguïté n’est pas celui que je souhaite.

Une récente tribune de Laure Murat dans Libération jugeait Blow Up « inacceptable » a posteriori, car l’attitude du photographe trahirait une prédation du regard masculin sur le corps féminin. Cela ne faisait pas dans la dentelle.

C’est le moins que l’on puisse dire ! C’est la limite de tout ce qui se dit actuellement. Heureusement que le point de vue adverse s’est fait entendre quelques jours plus tard.

Certaines voix craignent le retour d’une forme de puritanisme.

On peut le craindre, en effet. En même temps, je crois, enfin j’espère, que l’agitation du moment est passagère. Comme on dit, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Là, on est au moment où tous les œufs sont cassés, mais j’imagine, j’espère en tout cas, qu’à terme on aura acquis, et non perdu, quelque chose.

 

L'intégralité de l'entretien avec Isabelle Huppert est à retrouver dans Le Nouveau Magazine littéraire (n°3), en kiosque.

Propos recueillis par Hervé Aubron

Photo : Isabelle Huppert © EuropaCorp Distribution