idées

Irfan Aktan, journaliste en Turquie : « zsmnkymlf » contre la censure

Written by Julie Honoré | Feb 20, 2018 5:26:13 PM

Plus de 500 personnes ont été arrêtées, parfois pour de simples tweets. Le journaliste İrfan Aktan a rédigé un éditorial dans un charabia complet, seule manière « de ne pas se faire arrêter » à son tour.

Pourquoi rédiger un article totalement illisible ?

En Turquie, le niveau de censure dans les médias augmente sans cesse. Depuis la fin du processus de paix avec le PKK [en juillet 2015], avec la tentative de coup d’État [15 juillet 2016], et maintenant, la guerre à Afrin, les mots deviennent de plus en plus dangereux à utiliser. Désormais, les gens qui désignent l’offensive menée par l’armée turque à Afrin comme une « guerre » sont considérés comme des criminels. Des journalistes ont même commencé à envoyer leurs articles à des avocats avant publication !

Faire appel à des avocats avant publication n’est-il pas la négation même du métier de journaliste ?

Bien sûr que si ! Mais en Turquie, en tant que journaliste, notre liberté est limitée par un article, voire même un tweet. Je sais que si j’écris un papier trop critique, la police peut m’arrêter dès le lendemain. Cette situation est la négation même de notre métier. Je n’ai pas la prétention de dire que nous pouvons encore faire du « vrai » journalisme. Et mieux, je le clame haut et fort : « Ici, pour être journaliste, nous devons pratiquer de l’autocensure ! » Évidemment, parfois, je me sens honteux de faire ça. Mais ceux qui devraient avoir le plus honte sont ceux qui nous forcent à faire cela : ceux qui sont au pouvoir.

Comment l’idée d’écrire un tel article vous est-elle venue ?

Au début, je me suis assis devant mon ordinateur et j’ai écrit un article sur ce qui se passait à Afrin. En le relisant, je me suis aperçu qu'il était sûr à 100 % que je serai arrêté le lendemain. À force, je suis devenu un expert de la censure (rires)... Alors je l’ai effacé. J’ai d’abord pensé à rajouter des points ou barrer les mots pour les rendre moins lisibles. Ou bien fallait-il aussi que j’efface les voyelles ? Mais on pourrait enore reconnaître les mots. Puis j’ai eu honte de penser à la censure : peut-être que je ne devrais rien écrire, après tout.

J’ai quand même décidé d’écrire. Je me suis mis à pianoter, l’esprit vide, devant mon ordinateur, en écrivant n’importe quoi. Après tout, c’est justement la manière dont beaucoup font du journalisme actuellement en Turquie ! Cela a donné l’article que vous pouvez lire.

J’espère qu'ainsi les gens comprendront l’absurdité que représente le fait d’être journaliste en Turquie actuellement. Nous sommes comme des charpentiers à qui l'on aurait dit : « tu peux faire ce que tu veux » mais à qui on aurait supprimé les outils. Écrire cet article, c’était tenter de donner du sens à l’insensé.

Avez-vous reçu des menaces depuis la publication de votre article ?

Pas vraiment. Une fois que l’article a été publié, il a curieusement été beaucoup « lu ». Mais les Aktrolls [soutiens du gouvernement AKP sur les réseaux sociaux] ne s’y sont pas attaqué. Probablement parce qu’ils ne l’ont pas compris !

Et donner une interview à la presse étrangère pourrait-il être dangereux pour vous ?

Oui, car ils sont très attentifs à ce que vous dites sur le pays à la presse étrangère. Mais faire du journalisme n’est pas censé être dangereux ou interdit ! Et avec ce procédé, curieusement, j’ai eu l’impression de pouvoir dire tout ce que j’avais à dire.

Avez-vous été inspiré par d’autres mouvements littéraires ?

Oui, les mots de James C. Scott dans La Domination et les arts de la résistance m’ont beaucoup inspiré, tout comme Georges Pérec et son roman La Disparition.

Un mouvement politique m’a également inspiré : en 2009, à Şanlıurfa, des milliers de personnes se sont réunies pour réclamer la libération de Öcalan [le créateur du PKK, en prison depuis 1999]. Un de leur slogan était simplement « Monsieur » (« Say၊n », en turc). Apposer cette marque de respect, envers quelqu’un considéré comme un terroriste, pouvait mener en prison.

Pourquoi avez-vous décidé d’être journaliste ?

Beaucoup d’histoires m’yont poussé. La plus fondatrice a eu lieu dans les années 90, à Yüksekova [dans les territoires kurdes]. J’étais avec mon père, dans le bazar de la ville ; un convoi militaire est passé devant nous. Sur une voiture, il y avait trois corps. Le convoi a fait le tour du bazar, puis est revenu, pour être sûr que tout le monde le voit. Les personnes, pas des combattants mais des civils, venaient d’être tuées : leur sang coulait encore. Toute la rue s’est figée. Je me souviens avoir pensé que personne ne saurait rien de cette scène. Et que faire du journalisme était un besoin crucial.