Iran : « Le régime ne s'en sortira pas indemne »

Iran : « Le régime ne s'en sortira pas indemne »

Après une dizaine de jours de manifestation en Iran, le mécontentement est retombé. Pourtant, la situation est loin d'être résolue. Entretien avec Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien.

Entretien avec Farhad Khosrokhavar, sociologue franco-iranien, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Que traduisent les manifestations récentes ?

Les manifestants, pour la plupart des jeunes issus des classes inférieures, protestent contre la vie qui leur est devenue insupportable. En effet, le pays est marqué par une forte stagnation économique ; certains mendient et sont des laissés-pour-compte de la société iranienne. Pour ces jeunes qui ont faim, il s’agit d’enjeux de la vie quotidienne. C'est ce que l'on appelle une "révolte du pain" : un mouvement par le bas qui crie son désespoir face à un délaissement économique et social de la part gouvernement. Ils manifestent contre la hausse du coût de la vie, l’inflation galopante et contre la baisse des subsides consacrés à la politique intérieure. 

Peut-on comparer ces protestations au mouvement "vert" de 2009 ?

Non. Les révoltes de 2009 venaient d’une partie de la classe moyenne iranienne, voire aisée, et avide de réformes politiques, revendiquant une ouverture du champ politique. Les manifestations n'avaient presque lieu que dans la capitale. Contrairement à cette époque, la révolte récente touche toutes les principales villes du pays. De façon ironique, le mouvement aurait été initié dans les milieux conservateurs hostiles à Rohani, notamment par l’imam du vendredi dans la ville Machhad au nord de l’Iran, lui-même nommé par le Guide suprême, Ali Khamenei. Il s’est ensuite déployé à Téhéran, puis dans toutes les grandes et moyennes villes du pays sans direction politique.

Qui sont les cibles de ces mouvements ?

Les manifestants protestent contre l’Etat théocratique, miné par une corruption généralisée et le clientélisme structurel. Il s’agit d’une profonde remise en cause du système qui oppose réformistes et conservateurs depuis une dizaine d’années. Là, on ne soutient plus un camp contre un autre : le système tout entier est vérolé. Les contestataires considèrent que le Guide suprême n’est plus en moyen de produire quelque changement pour répondre aux demandes des catégories fragiles, ils ne visent pas l’amélioration du système mais souhaitent tout simplement sa fin. Le régime n’a plus aucune légitimité.

Outre les revendications économiques, ces manifestations ont-elles des ressorts culturels ?

Il n’y en a quasiment pas, même s’il faut relever un creusement des valeurs entre le pouvoir marqué par un fort patriarcat et les jeunes générations. Le régime reste sourd à des demandes d’émancipation de plus en plus insistantes, émanant aussi bien des hommes que des femmes. Si les raisons premières de la contestation sont économiques, elles traduisent un mouvement de fond bien plus large.

A quoi faut-il s’attendre pour la suite ?

A de nouvelles manifestations. Tant que le Guide suprême sera en place, le pouvoir aura les moyens de maîtriser les mouvements de contestation en colmatant les brèches. Mais s'il disparaît et que la crise actuelle persiste, il faut s’attendre à ce que l’armée des pasdarans convoite le pouvoir. De son côté, la société civile demandera certainement d’élargir la politique aux citoyens. Une chose est sûre : cette crise n’est pas le simple fait de la conjoncture. Le malaise est bien plus profond et ne se résoudra pas avec des ajustements économiques ou de la répression. Le régime ne s’en sortira pas indemne.

Propos recueillis par Simon Blin.

Crédit photo : STR / AFP PHOTO