Pourquoi tant de différences entre nos perceptions et la réalité ?

Pourquoi tant de différences entre nos perceptions et la réalité ?

En analysant les études menées par IPSOS dans 40 pays, Bobby Duffy révèle un décalage important entre les réalités sociales et économiques et les perceptions que nous en avons. Pour Chloé Morin, directrice des projets internationaux chez IPSOS, il est nécessaire d'interroger comment cette différence se crée et est mise à profit.

L’importance prise par les fake news dans notre système politico-médiatique est un sujet de préoccupation tout à fait légitime. D’autant plus que bien peu d’études permettent, à ce stade, d’établir les liens existants entre exposition auxdites fake news, et changements d’opinions ou d’intentions de vote.

Un britannique sur neuf pense que le 11 septembre était un complot du gouvernement américain, 15 % des Américains pensent que les médias ou le gouvernement insèrent des signaux subliminaux à la télévision pour contrôler les esprits,... Mais l’arbre des fake news et autres « complots » ne doit pas cacher la forêt des erreurs de perception, que mon collègue britannique Bobby Duffy nomme « misperceptions » dans un ouvrage qui vient juste de paraître outre-Manche.

Nous, Français, sommes familiers du fameux débat qui opposa « sentiment d’insécurité » et insécurité réelle, c’est-à-dire telle que rapportée par les outils statistiques officiels. Depuis des années, une classe politique frappée par la défiance généralisée a consacré une bonne part de ses efforts à tenter de démontrer qu’elle ne vit pas « hors-sol ». Dès lors, certains ont choisi de coller aux perceptions majoritaires, au risque d’être qualifiés de populistes, voire de mener des politiques totalement décalées par rapport aux réalités sociales. D’autres, à l’inverse, se sont cramponnés aux statistiques, préférant courir le risque de paraître complètement insensibles aux réalités quotidiennes, et donc incapables de convaincre l’opinion du bien-fondé de leurs propositions. Aucune de ces deux voies n’étant satisfaisante, c’est une véritable réflexion sur la manière dont se forme notre rapport au réel, dont se façonnent nos perceptions, qui s’avère ici indispensable pour que la politique cesse d’être au mieux un exercice de manipulation et au pire une querelle de sourds, et redevienne ce qu’elle a toujours eu vocation à être : une manière de créer des liens, de faire société, et de permettre à une communauté de se projeter dans un avenir commun.

C’est à cette réflexion salutaire que s’attaque Bobby Duffy dans The Perils of perception, un ouvrage basé sur les études internationales menées par IPSOS depuis 2013. Il a vocation à mesurer l’ampleur du fossé entre les réalités sociales et économiques et la perception que nous en avons. L’on y apprend, par exemple, que nous surestimons tous largement la proportion de personnes âgées de plus de 65 ans dans notre pays (27 points d’écart entre perception et réalité en Italie ou en Pologne, 20 en France, 14 en Suède…). Ou encore que la plupart des pays sous-estiment assez nettement la proportion de personnes atteintes d’obésité (16 points d’écart entre perception et réalité aux États-Unis), et surestiment à l’inverse la proportion d’immigrés. Lorsque tous les paramètres sont combinés dans une sorte d’indicateur d’erreurs de perceptions, il apparaît que certains pays ont en moyenne des perceptions bien plus éloignées de la réalité que d’autres – même si, selon les sujets, l’écart de perceptions varie. L’Italie obtient ainsi la palme du « misperception index », devant les États-Unis ou encore la France, alors que par exemple la Suède est en moyenne plus proche de la réalité… Il existe donc une corrélation évidente, mais relevant de mécanismes complexes, entre écarts de perceptions et montée du populisme.  

L’intérêt de cette étude n’est évidemment pas de s’arrêter à ces chiffres, et encore moins de les expliquer par notre prétendue ignorance. Les leçons de morale ne font pas progresser les débats, nous le savons bien. Toutefois, il convient de noter qu’à l’inverse, dans les débats actuels, la droite accuse souvent la gauche de « nier le réel » quand les perceptions dominantes confortent sa propre idéologie – c’est souvent le cas s’agissant des perceptions vis-à-vis des immigrés, dont on sait que l’opinion surestime largement la part dans notre pays – et confortent ainsi les erreurs de perception pour en tirer un gain politique. La gauche fait de même lorsqu’elle le peut, mais il faut bien avouer qu’elle ne se trouve en position dominante dans l’opinion que sur bien peu de sujets… L’instrumentalisation des représentations étant la base du combat politique, nous pourrions considérer que nos erreurs de perceptions sont naturelles, et qu’il est normal que les responsables politiques s’affrontent pour les modifier, et les conformer à leurs valeurs et leur vision du monde.

Il me paraît au contraire nécessaire, et même urgent, d’analyser de manière objective, sans instrumentalisation politique, et sujet par sujet, pourquoi nos perceptions sont parfois si éloignées de la réalité. Il s’avère que parfois, les médias jouent un rôle important pour façonner les opinions. Mais ce phénomène est loin d’être aussi important qu’on ne le dit parfois, et d’autres facteurs importants et souvent méconnus – comme les biais cognitifs – influencent nos jugements. L’exercice d’analyse réalisé dans The Perils of perceptions, qui évite tout mépris ou jugement, mais ne cède rien non plus à un quelconque fatalisme, représenterait sans doute une lecture utile pour tout responsable politique, journaliste, ou simple citoyen soucieux de l’état de nos démocraties, et donc d’améliorer la qualité de nos débats publics.

 

The Perils of perception, Bobby Duffy, éd. Atlantic Books, 304 p.

 

Photo : Centre d'appels de l'institut de sondage IPSOS, à Ivry-sur-Seine, le 5 December 2006 © ERIC FEFERBERG/AFP

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