« L’Insulte » : le procès de la difficile réconciliation des mémoires

« L’Insulte » : le procès de la difficile réconciliation des mémoires

Dans son dernier long-métrage, le cinéaste libanais Ziad Doueiri réveille les tensions communautaires de son pays à travers une altercation de voisinage qui dégénère en affaire d'État. Un film sur fond de trauma post-guerre civile, applaudi en son pays mais interdit en Palestine et en Jordanie.
Par Margaux Bonnet.

Toni est garagiste. Il vit à Beyrouth avec sa femme, enceinte de plusieurs mois. Alors qu’il arrose les plantes de son balcon un jour d’été, la gouttière non règlementaire de son appartement déverse l’eau sur les ouvriers s’affairant à rénover le quartier. Le contremaître, Yasser, monte annoncer à Toni son intervention imminente pour changer son installation illégale. L’occupant des lieux refuse avec grossièreté. Yasser décide tout de même de réparer la gouttière que Toni détruit aussitôt à coups de marteau. Outré, le contremaître le traite de « sale con ». La première insulte est dite et l’honneur, constamment menacé par un sentiment collectif d’injustice et de colère, est blessé.

Jusqu’ici, l’histoire met en exergue des problématiques auxquelles les Libanais et les habitants de Beyrouth sont quotidiennement exposés : la prolifération anarchique de la ville – que Ziad Doueiri filme avec brio – la difficulté à faire appliquer la loi libanaise et le certain individualisme régnant dans la société post-guerre civile. L’incivilité n’est jamais loin. Mais lorsque le patron de Yasser l’oblige à présenter des excuses à Toni sur son lieu de travail, les choses dégénèrent. Dans le garage, la voix du chef de milice chrétien Bachir Gemayel, assassiné durant la guerre civile et farouchement opposé à la présence des Palestiniens sur le territoire libanais, résonne comme un prêche. Porté par les propos du leader, Toni prononce la véritable insulte faisant tout basculer dans une escalade personnelle, puis judiciaire et politique, menaçant d’embraser le pays. Pourquoi ? Toni est Libanais chrétien. Yasser est réfugié palestinien. À eux deux, ils symbolisent et portent la douloureuse histoire de leur communauté respective, dont le complexe travail de mémoire est loin d’être achevé.

Les bourreaux sont les victimes et les victimes sont les bourreaux

Malgré la défiance de nombreux citoyens envers le système judiciaire libanais, près de trente ans après la fin de la guerre civile, les protagonistes portent l’affaire devant les tribunaux. Gonflées d’orgueil, aucune des deux parties ne souhaite embaucher d’avocat. Le premier jugement est expédié et renvoyé en appel. L’accusation et la défense s’organisent. Juridiquement plausible ou non, chaque plaidoyer des deux brillants avocats apporte un élément de compréhension supplémentaire de l’inextricable situation.

Car les différentes lectures de la guerre civile ne dépendent pas que de la grille de compréhension des communautés. L’écart d’âge entre les deux avocats ajoute un facteur générationnel à la gestion de cette mémoire traumatique. L’avocat de l’accusation, dont l’âge mûr assure son expérience personnelle de la guerre civile, défend un membre de sa communauté. Il est le premier à engager une compétition des mémoires et compare une histoire chrétienne « oubliée », notamment le massacre des habitants de Damour dans le Sud-Liban par les milices « palestino-progressistes » en 1976, à une cause palestinienne internationalement défendue. La jeune avocate de la défense, tout aussi chrétienne soit-elle, entend dépasser les fantômes du passé et défendre les droits d’un Palestinien dont la communauté est aujourd’hui fortement discriminée au Liban.

Qui est coupable, qui est victime ? Le rôle de la magistrate n’est pas de juger l’Histoire. Le procès n’est pas celui des exactions chrétiennes contre celles des Palestiniens. Et pourtant, en l’absence de toute sanction des crimes de guerre commis entre 1975 et 1990, chaque prétexte est bon à saisir pour demander réparation. La salle se remplit et s’agite au fil des jours du procès et l’affaire médiatisée dépasse rapidement les murs du tribunal. La juge peut-elle parvenir à rendre un verdict décelant « celui qui est le plus en tort » dans de telles circonstances ?

L’injustice profonde d’une guerre fratricide dépasse tous les protagonistes. Elle légitime leur colère et écrase l’individu sous le poids du collectif. Pourtant, du bon fonctionnement de la justice dépend la réussite de la transition post-guerre civile vers un État de droit. C’est pourquoi les regards sont toujours braqués sur le Tribunal spécial des Nations unies pour le Liban, mandaté pour juger les responsables de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et dont le verdict se fait toujours attendre. Le pardon quant à lui est d’un tout autre ressort.

La catharsis pour rompre le tabou

En première instance, la juge demande aux protagonistes de répéter les mots de l’outrage. Dans le silence de ces derniers, le tabou est assourdissant. En appel, les avocats de la défense et de l’accusation ont la distance nécessaire pour plaider au nom de leur client : « Soyez raisonnable », enjoint la juge à ces derniers. La raison voudrait donc que l’on se taise à nouveau. Après plusieurs débordements dans les rues de Beyrouth, le président de la République libanaise convoque les deux parties : ne peut-on pas régler ce différend à l’amiable, sans prise de parole publique ? La paix et le statu quo ne pourraient résister aux mots : parler du passé, c’est déjà insulter l’Autre dans la construction de son identité.

À ceux qui jugeraient le synopsis absurde, la réalité a vite rattrapé la fiction. Quelques jours après la sortie du film, le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil du parti chrétien du Courant patriotique libre (CPL) insulte le président du Parlement chiite et leader du mouvement Amal, Nabih Berry, de baltaji (« voyou »). Les partisans de chaque mouvement sont aussitôt descendus dans la rue, armes à la main, et les tensions ne sont pas encore apaisées. Au Liban, les « 99 Luftballons » de la chanson de Nena peuvent encore aboutir à 9 ans de guerre.

À cet égard, le courage du réalisateur est remarquable. La sortie du film, nommé aux Oscars, est un aboutissement en soi, quand les faibles moyens dont dispose l’industrie cinématographique libanaise, la censure ou la politique coupent l’élan créatif de nombreux artistes. Ziad Doueiri en a déjà fait les frais. Il comparaissait en septembre dernier devant un tribunal militaire pour avoir tourné en 2012 des scènes en Israël, « territoire ennemi » avec qui le Liban est toujours officiellement en guerre, pour son précédent film L’Attentat, une adaptation du livre éponyme de Yasmina Khadra.

Pourtant, quel autre espace que le cinéma permet-il aujourd’hui d’aborder aussi frontalement le sujet de la guerre ? La mise à distance par le biais du medium artistique permet de donner à voir et de faire entendre des vérités, aussi douloureuses et violentes soient-elles. La catharsis salvatrice s’opère et l’identification à l’Autre entre dans le champ inédit des possibles. N’est-ce pas la clef de la réconciliation ? En engageant ce processus, L’Insulte constitue une magnifique pierre portée à l’édifice.

 

Margaux Bonnet est diplômée de Sciences Po Paris, cofondatrice de from.sham.with love, collectif qui mène une réflexion sur le rôle réconciliateur de l'art dans les conflits et promeut le travail d'artistes, en Syrie et dans la région du Proche-Orient. Rédactrice pour le magazine en ligne Onorient et les Cahiers de l'Orient.

Photo : De gauche à droite : Adel Karam, Kamel El-Basha et Diamand Bou Abboud dans L’Insulte, de Ziad Doueiri © Diaphana Distribution