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Inscription du Nutri-Score dans la pub : la santé des enfants avant tout !

Written by Olivier Véran | Jun 4, 2018 11:52:51 AM

La santé publique n’est pas un long fleuve tranquille. Certaines batailles se gagnent sur plusieurs années. Ma conviction profonde est qu’il en ira ainsi pour la santé alimentaire dans notre pays. Et si j’ai échoué à convaincre mes collègues députés d’inscrire dans la loi l’obligation de faire figurer le Nutri-Score sur tous les supports de publicités des denrées alimentaires, je ne suis pas prêt à renoncer, j’ai la conviction que ce n’est que partie remise, et à court terme.

33 millions de personnes obèses ou en surpoids en 2030

Pourquoi cette conviction ? La France est le pays de la gastronomie par excellence, et de la gastronomie partagée, en famille ou entre amis. On sait apprécier les aliments pour ce qu’ils apportent de plaisir, et on connaît en général leur qualité nutritionnelle. Parce que la tradition culinaire française n’avance pas masquée. On n’a pas besoin d’un Nutri-Score sur le foie gras pour savoir que c’est gras, ça figure même dans son nom. Il n’y a pas de bons et de mauvais aliments, il n’y a que des bonnes et des mauvaises façons de les consommer. Pour ça, il faut être au courant de ce qu’il y a dedans. Avant, c’était clair. Aujourd’hui, on ne sait plus s’orienter, notamment pour des produits qui viennent de l’étranger, les plats préparés, la junk food. Cette nouvelle industrie agroalimentaire qui met 50 g de sucres ajoutés dans 100 g de céréales destinées aux enfants alors que l’obésité est devenue une épidémie à l’échelle de la planète. Une industrie qui bourre ses recettes de sel pour masquer l’absence de goût, quitte à faire exploser l’hypertension artérielle et les maladies vasculaires. 70% des Français considèrent que les informations nutritionnelles présentes sur les emballages sont peu claires, et souhaiteraient plus d’éléments pour les aider à mieux choisir dans les rayons des supermarchés. Au-delà, nous vivons un virage important en matière de santé environnementale, en atteste le succès du bio, des circuits courts. Il y a fort à parier que nous ne sommes qu’à l’aube d’un mouvement sociétal complexe et déterminé vers le manger sain.

Pourquoi cet amendement ? L’obésité est devenue une véritable épidémie à l’échelle de la planète. Certes, la France, forte d’une politique de prévention volontariste (plan national nutrition santé, campagne manger-bouger, taxe soda, etc.), s’en sort mieux que bien d’autres pays occidentaux. À titre d’exemple, un américain pèse en moyenne 14 kg de plus qu’un Français. Mais nous ne sommes pas exempts de risques. Si les tendances se maintiennent, on prévoit 33 millions de personnes obèses ou en surpoids en 2030, avec toutes les conséquences délétères individuelles et collectives que l’on connaît, au premier rang desquelles le diabète, les maladies vasculaires, les cancers.

Mon combat : celui de l'information claire et loyale des consommateurs, en particulier des parents

Que dit cet amendement ? Le président de la République et le gouvernement ont choisi de faire de la prévention la pierre angulaire de la politique de santé dans notre pays. Et l'information reste la base de la prévention. La France est le premier pays à avoir expérimenté, avec succès, un score nutritionnel destiné à figurer sur les emballages alimentaires, appelé Nutri-Score. Le Nutri-Score, ou système cinq couleurs, est un logo classant les produits alimentaires emballés du A au E, du vert au rouge, en fonction de leur teneur en nutriments à privilégier (fruits, légumes, protéines, fibres), et à limiter (sucre, gras, sel). En 2015 la loi de modernisation de la santé visait à généraliser d’emblée ce logo, mais les industriels s’y sont opposés, et au regard du droit communautaire européen, il a été préféré une expérimentation en vie réelle, aujourd’hui achevée. Nous sommes entrés dans la phase de diffusion du Nutri-Score mais sur la base du volontariat. Plus de 60 marques se sont engagées. D’autres refusent catégoriquement, et rien ne permet de penser qu’il en sera autrement à l’avenir : Coca, Pepsi, Mars, Unilever… de gros pourvoyeurs d’obésité et de diabète, des groupes essentiellement américains. J’ai donc souhaité aller plus vite, en généralisant le Nutri-Score à travers la publicité.

Pourquoi viser la publicité ? Mon combat n’est pas celui de l’interdiction, mais celui de l'information claire et loyale des consommateurs, en particulier des parents, pour contrebalancer certains messages publicitaires visant les plus jeunes. En effet, un enfant exposé à la publicité pour de la junk food absorbera en moyenne 340 kilocalories supplémentaires par jour. « Nestlé, c’est fort en chocolat ». Oui, c’est fort en chocolat, mais c’est aussi fort en sucres (47%) et en graisses saturées (30%). Nutri-Score E. « Le tigre est en toi », oui, mais aussi les 37 g de sucre pour 100 g de céréales Frosties qui vont avec (Nutri-Score D). Enfin, je suis convaincu qu’on doit inciter les industriels à, quand ils le peuvent, améliorer la composition de leurs produits. Après un ensemble de concertations avec des représentants des industriels de l’agroalimentaire, j’ai reçu des soutiens, dont le groupe Fleury Michon, deuxième producteur français. J’ai aussi vu des oppositions, le plus souvent de la part des plus mauvais élèves de la qualité nutritionnelle, peu favorables à cette démarche. Enfin, mon amendement concernait aussi les fast-food, parce que de ce côté-là, « venez comme vous êtes », ça signifie surtout « venez non informés ». Même aux USA, les informations nutritionnelles sont plus cash sur les emballages des hamburgers.

Les puissantes organisations représentant les intérêts de l’industrie agroalimentaire se sont mobilisées vite et fort

Pourquoi ai-je été battu aux votes ? Nier l’existence d’un lobbying organisé serait superflu, et je privilégie toujours la transparence. Oui, les puissantes organisations représentant les intérêts de l’industrie agroalimentaire se sont mobilisées vite et fort, prenant paradoxalement la défense d’une industrie qui ne respecte pas nos valeurs culinaires françaises. Il y a aussi eu cette lettre ahurissante adressée au Premier ministre, signée de la main de la quasi-totalité des patrons de chaînes de télévision, prenant la défense des annonceurs publicitaires et menaçant d’une perte de recettes publicitaires susceptible de couler toute création artistique dans notre pays, que ces recettes viennent financer pour partie. Pourtant, je repars convaincu que si les lobbys ont effectivement gagné, c’est d’une manière plus indirecte, en faisant peser le risque d’une procédure devant la cour de justice de l’Union Européenne, au titre du non-respect du droit de la concurrence. En cas de saisine de la cour, c’est tout le dispositif Nutri-Score qui aurait pu être remis en question. Sur la base de cet argument, que j’ai contesté sur la fond comme sur la forme, le gouvernement a obtenu de la majorité parlementaire le rejet de mon amendement. Même certains cosignataires ont fini par voter contre celui-ci, au terme d’un débat contradictoire qui aura duré près d’une heure.

La généralisation du Nutri-Score sur tous supports est une mesure de santé publique dont je reste convaincu du bien-fondé. La santé publique est toujours un combat difficile, et il n’est jamais terminé. Il doit être désormais mené à l’échelle européenne, afin de faire du Nutri-Score une référence nutritionnelle au sein de l’Union.

 

Photo : Olivier Véran © ERIC FEFERBERG/AFP