Inch'Allah : une enquête sans complexe

Inch'Allah : une enquête sans complexe

L'enquête dirigée par Gérard Davet et Fabrice Lhomme entend démontrer par des faits l’islamisation progressive de la Seine-Saint-Denis. En dépit des critiques, le journaliste Jean-Philippe Moinet considère cet ouvrage comme un puissant signal d’alarme.

On sait le sujet sensible, inflammable même. Les deux journalistes chevronnés qui ont dirigé l’ouvrage ont pris le risque – sans doute bien pesé – de livrer les faits, rien que des faits soulignent-ils, et de se voir intenter le fameux procès en islamophobie.

Inch’Allah (Fayard) fait en tout cas clair focus, et lumière crue, sur le département de la Seine-Saint-Denis et « l’islamisation à visage découvert ». Les vingt-et-un chapitres se lisent comme autant de reportages haletants et de portraits vivants, sans détours sociologisants ou « conceptualisants ». C’est ce qui peut leur être reproché (un manque de mise en perspective historique, sociologique ou géopolitique). Mais c’est aussi ce qui peut être apprécié dans ce livre-reportage, qui raconte une série de situations édifiantes, où la montée de l’islam politique, qui dépasse la simple pratique personnelle pour devenir une loi collective : c’est le fil conducteur de l’ouvrage.

Un démenti de fonctionnaire de police ici, une protestation d’une enseignante interviewée là, ne démontent pas l’ensemble de cette si longue enquête (de huit mois en immersion), menée par cinq jeunes du CFJ (Centre de formation des journalistes) dirigés dans leurs entretiens (près de 200) et leurs investigations par les grands reporters du journal Le Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme. On se souvient de l’étude récente de l’institut Montaigne, dirigée par Hakim El Karoui, qui évoque la montée en puissance, en France, des adeptes d’un islam dit « rigoriste », indiquant que « depuis une dizaine d’années, leur essor s’est accéléré ». On se souvient aussi que, deux ans auparavant, le même institut Montaigne mesurait, étude d’opinion Ifop à l’appui, que plus d’un quart des musulmans de France étaient partisans d’un islam « sécessionniste » et « fondamentaliste », la proportion atteignant 50 % des musulmans de 15-25 ans sondés.

L'extrême droite récupératrice, et une partie de la gauche tétanisée

On se souvient encore du livre collectif Les territoires perdus de la République(2002, éd. Pluriel) et du rapport de l’Inspecteur de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Obin (2004) [1], dont nous étions peu nombreux à l’époque à alerter de l’importance. Jean-Pierre Obin, aujourd’hui à la retraite, s’exprime d’ailleurs avec une certaine délectation dans l’un des chapitres de Inch’Allah, sur cette « islamisation de quartiers » qui a empiré, se souvenant comment son rapport a été « amorti », à défaut d’être totalement étouffé,  par deux tendances qui persistent aujourd’hui : d’un côté, la peur de « faire le jeu » d’une extrême droite récupératrice (qui s’alimente aussi du silence fait sur de réels problèmes), de l’autre, l’impressionnant déni de réalité, qui a longtemps aveuglé – ou tétanisé – une partie de la gauche, accusée de complaisances islamo-gauchistes [2].

De ce point de vue, on ne peut pas dire que cet ouvrage collectif ait été contraint par un quelconque complexe. Bien au contraire : peut-être la jeunesse des cinq étudiant(e)s explique-t-elle la livraison de faits, bruts de décoffrage, qui ne s’embarrassent pas de considérations théoriques. On découvre ainsi, d’emblée dans le premier chapitre, un vieux « guide » d’origine maghrébine, Mokhtar, qui ne reconnaît plus son quartier ouvrier d’antan. Il nous fait visiter Saint-Denis, ses rues de commerçants quasi-exclusivement siglés « halal », les nombreuses fillettes voilées qui vont en cours (privé) d’arabe et une misère culturelle, qui menace cette ville-préfecture et tout le département : pour 1,6 million d’habitants, la Seine-Saint-Denis ne compte plus… qu’une douzaine de librairies ! C’est l’une des découvertes sidérantes que le lecteur peut faire.

Sachant que le centre de Saint-Denis compte, lui, trois librairies religieuses. Et que trouve-t-on dans l’une de ces librairies ? Des livres, dont « d’authentiques best-sellers dans le 9.3 » comme l’ouvrage J’aime mon mari, composé de 57 procédés pour « raffermir l’amour de (son) mari ». Voyons le précepte n°5, qui renvoie aux « tâches domestiques » de la bonne épouse : « Ta maison, c’est ton royaume. Si ton époux rentre du travail et trouve l’intérieur de la maison mal rangé et sale, il partira ailleurs jusqu’à ce que tout redevienne propre et bien rangé » ! Le précepte n°17 amène, lui, tout droit à la soumission sexuelle : « Parfois, l’envie d’approcher son épouse s’empare de l’époux de manière irrépressible. Satisfaire avec empressement le désir sexuel de son époux est très important. C’est un ordre venant du Prophète lui-même » !

Toute une vie sociale progressivement transformée, « dominée » par un islam politique

L’ouvrage-enquête dirigé par Davet et Lhomme est une suite de chapitres qui plongent le lecteur dans de multiples secteurs de la vie quotidienne – les commerces, l’école, le gynécologue, l’entreprise, le syndicat, l’entrepôt d’autobus – toute une vie sociale qui, progressivement mais sûrement, s’est vue transformée, aliénée aussi, par une vision affirmée, militante même, machiste souvent, d’un islam politique. Bien sûr, le livre fait peu état de ce qui reste sans doute une majorité : celle des musulmans à la pratique discrète, modérée, qui ne cherchent en rien à investir la sphère publique et qui, de fait, respectent la laïcité. Dans ce livre-choc, on voit quand même ces musulmans subir le phénomène, en témoins parfois impuissants, et déplorer la vigueur et l’emprise de l’islam « rigoriste », notamment salafiste d’inspiration, qui embarque de plus en plus de monde en ses rangs et qui soumet de plus en plus de femmes, très jeunes parfois, à une norme vestimentaire et à une loi masculine de la soumission. Pour d’apparentes petites choses de la vie quotidienne. Mais aussi pour des actes ou des comportements de première importance, qui heurtent de plein fouet non seulement une culture républicaine française mais aussi les lois de notre République.  

En terminant les 290 pages, on ne peut donc qu’être assez abasourdi. Dans une telle avancée sociale de l’intégrisme, comment faire reculer, faire face concrètement à cet « islamisme à visage apparemment humain », qui finit par déshumaniser tant de quartiers ? Comme faire entendre les lois et les voix de la République, dans un tel univers, qui semble abandonné au mauvais sort de la délinquance et des trafics juvéniles qui provoquent le désordre d’un côté, et des grands frères prédicateurs de l’autre, qui font régner leur « ordre » moral ?

Une prise de conscience collective aussi sur le clientélisme de certains élus locaux

Ce livre pourra être soumis à la critique, sur certains chapitres qui vont sans doute vite un peu en besogne dans l’écriture. On peut déjà imaginer une seconde édition, qui pourra étayer, ou nuancer, certains aspects du tableau. Mais il ne constitue pas moins un nouveau et puissant signal d’alarme, permettant peut-être de progresser dans une prise de conscience collective pour que de nouvelles mesures soient peut-être prises avec plus d’efforts encore, par exemple en ce qui concerne l’éducation prioritaire ou « la politique de la Ville » dans ce département, tant travaillé au corps aussi par le clientélisme de certains élus locaux.

L’ouvrage ne manque pas de faire sourire – même si, au fond, il ne s’en réjouit pas – un Gilles Kepel (interviewé par France 5), qui s’était vu si longtemps critiqué par le journal Le Monde, lui, l’auteur d’un livre d’avant-garde qui date de… 1987 : Les banlieues de l’islam. Ce livre à rééditions successives a su aussi faire lumière, à sa manière universitaire et éclairée, sur cette « islamisation à visage découvert », qui met tant à l’épreuve nos valeurs démocratiques et principes républicains. Mais, « Inch’Allah ! », tout cela n’est peut-être pas irréversible.

 

[1] Rapport sur « Les signes et manifestations d'appartenance religieuse dans les établissements scolaires » (juin 2004).

[2] Tendance au déni analysée par Jean Birnbaum, notamment dans Un silence religieux. La gauche face au djihadisme (2016, Le Seuil).

 

Inch'Allah : l'islamisation à visage découvert, sous la direction de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, éd. Fayard, 300 p., 20 €

Photo : Fabrice Lhomme et Gérard Davet © Vincent Capman/Ed. Fayard

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