Impairs et passes

Impairs et passes

Le nouveau roman de Philippe Djian vient de paraître (Éd. Gallimard). Meurtres, sexualité tarifée, tensions, armes à feu… Un polar ? Pas tout à fait.
Par Alexis Brocas.

Entre autres qualités, Philippe Djian est l’un des rares auteurs français capables d’écrire des romans américains – par les lieux, les thèmes, le primat accordé à l’histoire – sans sonner comme feu Johnny chantant « Da dou ron ron ». Son dernier roman, À l’aube, est plus proche des œuvres d’une Laura Kasischke, époque A Suspicious River, que de tout ce qui s’écrit chez nous. Et peut se décrire par ses ingrédients. Une jolie jeune femme, Joan, qui travaille dans une boutique de fringues – laquelle cache un réseau de call-girls où elle émarge aussi. Son frère Marlon, 25 ans, autiste socialisé. Leurs parents – d’anciens activistes écolos morts peu avant le début du roman. Un prédateur dénommé Howard, qui fut l’ami du père, l’amant de la mère et un client de Joan. Un flic compréhensif qui parle comme un flic obtus. Et un magot d’un million de dollars. Meurtres, sexualité tarifée, tensions, armes à feu… 

Un polar ? Pas tout à fait : ici comme chez Laura Kasischke, l’atmosphère prime sur l’intrigue. Cela tient d’abord à la voix – celle, dessalée, de Joan. À la façon dont celle-ci fait peu à peu surgir un étrange écosystème où les prostituées, la maquerelle, le flic, les clients ont trouvé un modus vivendi. Ici, tout repose sur des ambiguïtés sur lesquelles on ne s’étend jamais. Sur des personnages définis par leurs ambivalences. Joan sait que Howard a détruit ses parents mais couche avec lui – il est si doué pour ça – tout en le traitant en ennemi. Joan est aussi reconnaissante à Ann-Margaret – une ancienne de la profession – de prendre en charge la sexualité de son frère handicapé, tant que cette prise en charge ne mute pas en relation…

On savait, avant d’ouvrir ce livre, qu’on ne sort jamais grandi d’une ambiguïté. Philippe Djian nous confirme qu’on en sort souvent les pieds devant. Un roman joliment tordu, parfois méchamment tordant.

 

 

À lire : À l’aube, Philippe Djian, Éd. Gallimard

Photo : Philippe Djian © JOEL SAGET/AFP