Immigration : malaise à gauche

Immigration : malaise à gauche

Pour le politologue François Gemenne, une partie de la gauche a abandonné toute ambition universaliste et cosmopolite sur la question migratoire. Principalement par lâcheté politique et au profit d'intérêts électoraux immédiats.

La phrase est passée inaperçue, tant elle est courante à gauche depuis près de 30 ans, depuis la « misère du monde » de Rocard. Alors que le Parti socialiste vient d’élire Olivier Faure comme nouveau premier secrétaire, son principal rival, Stéphane Le Foll, assure dans sa déclaration de campagne que l’Europe est face à deux menaces la mettant « à l’épreuve » : le terrorisme et la « pression migratoire ». La juxtaposition des eux, l'utilisation du terme « menace », l’expression abjecte de « pression migratoire »... tout cela est passé aussi inaperçu que l’élection du nouveau premier secrétaire du Parti socialiste. Et si cela n’a guère fait tiquer ni les militants ni les observateurs de la vie politique, c’est parce qu’au fond c’est le discours que donne à entendre la gauche de gouvernement depuis plus de 30 ans.

Défaite sémantique

Depuis ce jour de 1984 où Laurent Fabius, alors premier ministre, déclara après un succès électoral du Front National que celui-ci « pos(ait) les bonnes questions, mais apport(ait) de mauvaises réponses », la gauche a confié les clés du débat sur l’immigration à l’extrême droite. Depuis lors, c’est celle-ci qui pose les questions. À charge pour les autres, et la gauche à particulier, d’y répondre. Et peu à peu, presque sans s’en rendre compte, la gauche a adopté un vocabulaire qui lui était insidieusement imposé, sans même le remettre en question : ce sera d’abord l’infâme « misère de monde », de Michel Rocard, en 1991 ;  ce sera Manuel Valls en visite à Munich qui tance Angela Merkel sur sa politique d’asile en pleine « crise des réfugiés », et déclare que ni la France ni l’Europe ne peuvent accueillir davantage de réfugiés ; ce sera Gérard Collomb qui fait détruire les abris des migrants de Calais par hantise de l’« appel d’air » ; c’est cette logique de tri entre réfugiés et migrants, qui faisait encore hurler il y a quelques mois à peine, et qui constitue désormais la pierre angulaire du projet de loi en cours d’examen sur l’asile et l’immigration.

Ce qui frappe notamment, c’est la facilité avec laquelle le vocabulaire de l’extrême droite, y compris quand il renvoie à des concepts fumeux et sans fondements empiriques, s’impose dans le débat public : l’immigration subie, les illégaux, l’Europe-passoire, la crise migratoire, l’appel d’air… on sent qu’il ne suffira que de quelques années avant que l’on ne parle aussi du « grand remplacement ». Ce sont toutes les digues que la gauche avait érigées qui, depuis 30 ans, sautent une à une. Sur les questions d’asile et d’immigration, l’extrême droite n’a guère besoin d’une victoire dans les urnes : comme ses leaders le reconnaissent à demi-mot, elle a déjà imposé son agenda sur la question, et la France n’est pas épargnée par le phénomène.

Tétanisée par l’extrême droite

Pourquoi ? Pourquoi la boussole morale de l’Europe, depuis le début de la « crise des réfugiés », a-t-elle si souvent indiqué la direction de Berlin ou du Vatican ? La posture de la gauche de gouvernement, sur ces questions, est strictement réactive, elle semble avoir ici abandonné toute ambition de proposition. C’est un renoncement qui s’explique en partie pour des raisons électorales : la gauche socialiste est consciente que des pans entiers de son électorat traditionnel, et singulièrement les classes ouvrières, sont devenues des cibles privilégiées de l’extrême droite, avec d’ailleurs un certain succès. Piégée entre ses valeurs traditionnelles et ses intérêts électoraux immédiats, tétanisée par l’extrême droite, elle s’est rangée à une logique de gestion managériale des migrations, en l’absence de projet et de vision politiques. Les migrations n’ont été vues que comme un problème à résoudre, voire une crise à gérer.

Et c’est bien pour cela que tous les gouvernements successifs, depuis 30 ans, en France et plus largement en Europe, mènent au fond la même « politique » en matière d’asile et d’immigration : une politique du chiffre, largement déshumanisée et structurée autour du contrôle et de la fermeture des frontières, fondée sur les sondages d’opinion davantage que sur les réalités empiriques complexes des migrations. Cette politique entre « humanité et fermeté », pour reprendre l’antienne répétée ad nauseam, dans des déclinaisons diverses, par tous les gouvernements depuis 30 ans, n’en est pas une : c’est au mieux une technique managériale, qui peine à cacher le vide abyssal d’un impensé politique.

Renouer avec l’universalisme

Face à ce vide politique, ce sont souvent les citoyens qui ont pallié l’inaction des gouvernements. Partout en France et en Europe, des initiatives d’accueil se multiplient, menée par de simples citoyens, des ONGs ou des municipalités. Depuis les sauvetages en Méditerranée jusqu’à la vallée de la Roya ou au camp de Grande-Synthe, se donne à voir une autre réponse que celle défendue comme la seule possible par les gouvernements.

Derrière cette lâcheté politique se cache en réalité un plus grand malaise pour la gauche, qui touche à l’appropriation de la notion de frontières, souvent perçues comme des remparts indispensables contre la mondialisation. Les luttes sociales, aujourd’hui, sont pensées avant tout dans le cadre de l’Etat-nation, et il ne reste guère que les partis écologistes pour revendiquer encore l’universalisme qui fut si cher à l’internationale socialiste.

C’est comme si la gauche restait prisonnière d’une conception de la souveraineté nationale où les frontières géographiques d’un pays coïncideraient encore parfaitement avec celles de sa population, et où les migrations resteraient vues comme des anomalies. Des anomalies des relations internationales, des anomalies de la paix entre les peuples que les frontières et la souveraineté nationale étaient censées garantir. C’est aussi ce malaise autour des frontières et de la souveraineté nationale qui empêche la gauche de penser un projet politique sur les migrations, et qui explique ses renoncements des 30 dernières années.

Si la gauche veut redevenir audible sur le sujet des migrations, et crédible à l’aune des valeurs dont elle se revendique, elle doit d’abord accepter le caractère structurel des migrations, et cesser de vouloir vainement y résister. Cela implique de renouer avec un universalisme qui accepte l’autre comme une partie de nous-mêmes, et qui donne sens au troisième terme de la devise nationale.

Nous en sommes très loin. Cette année seulement, plus de 500 migrants ont déjà péri en Méditerranée.

 

François Gemenne est directeur de l’Observatoire Hugo à l’Université de Liège, enseignant à Sciences Po Paris et à l’Université Libre de Bruxelles. Il a publié Atlas des Migrations Environnementales (Presses de Sciences Po, 2016).

Photo : Manuel Valls © JOEL SAGET/AFP