« Il y a deux manières de résister à Monsanto : la politique, et notre consommation »

« Il y a deux manières de résister à Monsanto : la politique, et notre consommation »

La condamnation récente par la justice américaine de Monsanto révèle un changement des mentalités. Entretien avec Mathieu Asselin, qui dans une enquête photographique confronte – à travers des photos prises au Viêt Nam et aux Etats-Unis, et à l’appui de documents – le comportement du géant de l’agroalimentaire et les scandales qui le touchent.

Votre travail d’artiste, dans l’exposition et l’ouvrage que vous en avez tiré, Monsanto. Une enquête photographique, tient aussi du militantisme, à l’instar du travail de Marie-Monique Robin dont vous vous inspirez. Comment la plasticité photographique, par ses possibilités artistiques, complète-t-elle pour vous la volonté d’informer et de sensibiliser l’opinion publique ? 

Mathieu Asselin : Cette question a trait à ce qui distingue mon travail de celui d'un journaliste. Je pratique la photographie documentaire : je m’intéresse à des sujets sur de longues durées, en m’inscrivant dans un dialogue des sources. Je m’appuie sur le travail de journalistes, comme Marie-Monique Robin, mais aussi sur celui de scientifiques, d'activistes, etc. Je n’essaie pas de montrer les faits en restant le plus neutre possible. J'ai construit l’histoire de Monsanto à travers la manière dont je l'ai traversée, ce qui m'a autorisé à rajouter une touche personnelle dans mes photos. Par exemple, quand je photographie un serpent sans tête, ça ne signifie pas qu’il n’a pas de tête par la faute de Monsanto : c'est une représentation figurative de ce que je ressens. Je me permets aussi de peindre le rouge d’une rivière dans une photo avec de l’acrylique. Ces gestes-là participent d’une liberté qu’un photojournaliste ne va pas se permettre.

À savoir pour autant si je me considère comme un artiste photographe… je laisse cela à l’appréciation des experts, des visiteurs. Mon travail a été exposé dans des musées d’art comme dans des festivals, mais aussi dans le monde du photojournalisme. J’aime bien pouvoir percer tous ces différents milieux, mais je ne me considère pas photojournaliste, car je ne veux pas raconter la réalité en soi. Il y a les faits qui n’appartiennent à personne, qui sont là. Que l'on se positionne pour ou contre, il y a des choses qui sont impossibles à nier. À partir de cette base, je construis ma propre histoire, à travers ma vision et mon sentiment des problématiques qu'elle soulève. Bien sûr, il y a à cela des limites et une responsabilité. Je ne dis pas non plus n'importe quoi, car je ne veux pas perdre en crédibilité.  

 

Sergio_Mathieu-©Nicola_Coppola-copy2

Sergio Valenzuela Escobedo, commissaire de l'exposition et Mathieu Asselin, photographe, devant la maison du futur, aux Rencontres d'Arles 2017 © Nicola Noemi Coppola

 

En 1957, Monsanto exposait lui aussi, à Tomorrowland, une « maison du futur » qui fera office d’attraction à Disneyland pendant 10 ans. Pourquoi l’avoir intégrée au milieu des photos et des documents que vous exposez 60 ans plus tard ?

M. A. : Avec ce projet, j’ai essayé de connaître toute l’histoire de Monsanto pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui, et surtout où nous allons si rien ne change. J'ai donc intégré toute une partie sur la pollution, les problèmes de graines, les fermiers, l’agent Orange, la contamination... tout ce qu’ils ont dissimulé. Mais il y a aussi une partie très importante sur la communication officielle de Monsanto, la manière dont il se vend. Pour moi, c’était donc fondamental d'intégrer la maison du futur : cela permet de rendre compte de la manière dont ils manipulent l’information et l’image pour vendre l'idée d'un monde parfait. Cette maison de Disney permet de rentrer dans des faits, en la présentant à côté d’une maison abandonnée à Anniston [entièrement contaminée par les PCB, produits toxiques déversés par Monsanto dans les eaux de la ville depuis 1937, ndlr]. Voilà la maison du futur aujourd’hui : la maison de Disneyland, rêve de la société parfaite réalisée grâce aux produits Monsanto, se retrouve matérialisée un demi-siècle plus tard et 4000 km plus loin dans un autre endroit complètement ravagé par le même Monsanto. C'est alors qu'intervient ma subjectivité : je me permets de faire des liens pour raconter les faits, en confrontant discours et réalité. J'ai mieux compris l'histoire de Monsanto en vérifiant leur récit avec d'autres données. 

Dans les photos présentées, on découvre un monde selon Monsanto « monstrueux » : hormones modifiant la croissance des animaux, plantes génétiquement modifiées pour résister aux herbicides, humains victimes de maladies et de déformations physiques… Le visage des coupables, lui est plus flou. Pourquoi ? Parce qu’il est impossible de les représenter sans risquer le procès ?

M. A. : Je l’ai fait cette année pour la première fois. J’étais en lice avec trois autres photographes pour le Deutsche Bank Price avec mon travail sur Monsanto. J'ai été invité à exposer à Londres, comme tous les nominés. Parce que la maison qui nous donne le prix a des contacts avec Monsanto, qu’elle vend ses actions – c’est une maison de bourse allemande –, j'ai voulu exposer ce travail différemment. J’ai rajouté un cinquième chapitre : une dénonciation directe de la bourse allemande. On a exposé sur des tablettes le cours de la bourse montré par la Deutsche Bank, qui a une application gratuite. J’ai aussi présenté pour la première fois un poster immense d'une photo que j’avais trouvée sur le site de Bayer, qui a racheté Monsanto, où deux CEO se serrent la main. 

Tous les gestes photographiques, tout ce que je montre au public doit être justifié. Il faut savoir pourquoi mettre la photo du président de Monsanto, qui change régulièrement. À l'époque, j'ai pensé que ça ne m’intéressait pas. Je savais très bien ce qu’ils allaient me dire si j'essayais de les contacter : « Merci, on n'a que ça à dire, on ne veut pas vous voir ». C'est seulement l'année dernière que j’y ai vraiment vu une opportunité. Je dis toujours que mon travail n’est pas sur Monsanto, mais sur les dégâts de Monsanto. Quoi qu’ils aient fait de bien - parce leurs produits nous servent malgré tout - cela ne peut pas excuser l'aspect néfaste de leur comportement. Je n’avais donc pas la nécessité de les voir et de parler avec eux pour confronter les points de vue. 

 

monsanto-expo-2

 

C’est vrai que Monsanto présente une certaine capacité à manipuler l’information : les publicités présentées dans votre exposition avancent par exemple l’argument de répondre au défi de nourrir l’humanité.

M. A. : Cet argument a été démenti par les Nations Unies. Les ressources alimentaires de la terre ne sont pas insuffisantes, même si l'on s'approche chaque fois un peu plus de la pénurie. Le problème réel, c'est qu'une grande quantité de ce qui est produit est jeté. L’indépendance alimentaire vient en donnant l’indépendance aux fermiers dans leurs pays. Le World Food Program des Nations Unies à Washington aborde bien ces problèmes de sécurité alimentaire, tout le contraire du discours de Monsanto, qui en tant que monopole contrôle absolument tout. S’il y a un problème, alors il intervient à une échelle énorme. Si le groupe s’effondre, personne ne peut alors le soutenir.

Ce que Monsanto cherche surtout à atteindre, c’est le maximum de bénéfices possible. Les semences génétiquement modifiées n'ont pas été créées pour que les plantes poussent mieux mais pour vendre le Roundup, un pesticide avec du glyphosate. L'argument officiel est qu'on utiliserait grâce à cela moins de pesticides… Hors, c’est prouvé qu’aux Etats-Unis on en utilise davantage, car les plantes y résistent de mieux en mieux. Voilà pourquoi j’utilise la publicité : on voit aujourd’hui que leurs anciennes publicités sont mensongères. D'ici une cinquantaine d'années, on regardera les publicités de Monsanto d'aujourd’hui et on se dira la même chose. Dans les années 90, Monsanto a été condamné pour publicité mensongère, parce qu’ils disaient que le Roundup était biodégradable. Et les Monsanto papers, découverts l’année dernière, montrent que les produits étaient encore plus nocifs que ce que l’on pensait. 

Une récente décision de justice américaine a donné raison au jardinier Dewayne Johnson, atteint d’un cancer lié à l’utilisation du Roundup, un produit commercialisé par Monsanto. Bien que la firme ait décidé de faire appel, pensez-vous que cette décision puisse avoir un véritable impact dans l’avenir ?

M. A. : Je crois que les choses changent. Il faut savoir que Monsanto se fait attaquer de manière inédite depuis cinq ans, ici en Europe. Un mouvement de plus en plus important se met en place, avec une nouvelle conscience des consommateurs. Cela aide à faire changer les choses. En 2021, le glyphosate va de nouveau être expertisé, et il y a une grande possibilité qu’il soit finalement interdit. Le problème, c’est que le changement est lent, il prend des années. On utilise du glyphosate depuis les années 20, et cette façon de cultiver est tellement ancrée dans notre système, dans nos manières de faire à manger et de consommer, que ça prend des générations pour la changer.

La sensibilisation de l’opinion publique et le changement des comportements, n’est-ce pas le combat de David contre Goliath ? Comment peut-on résister à cette multinationale présente dans tous les aliments et choses du quotidien que nous consommons ?

M. A. : Je pense qu’il y a deux manières essentielles de leur résister : à travers la politique, et notre consommation. Il faut savoir qui sont les élus qui nous représentent, quels sont leurs points de vue. Il faut aussi savoir ce que l’on achète, essayer d’acheter des aliments bio. Des choses se mettent en place en Europe : il y a des communes entières qui n’utilisent plus de pesticides… Ce sont les manières les plus efficaces de lutter contre cela. Le problème, ce sont les lobbies. J’ai été exposé au parlement européen il y a quelques mois, et j’ai pu observer cela… Des lois ne passent pas parce qu’elles ne plaisent pas à des gens qui sont appuyés par toute l’industrie agro-chimique. Le verdict qui vient de passer aux États-Unis, avec le jardinier, représente une poursuite sur 4000 en attente. Si on arrive à reconnaître légalement que le Roundup est cancérogène, Bayer va avoir d’énormes problèmes. Ça ouvre une boîte de Pandore. Et dans les cinquante prochaines années, d’autres choses vont être prouvées scientifiquement… Sur l’Alzheimer, on est déjà sur des pistes qui relient cela aux pesticides…

Comment peut-on boycotter efficacement ? À l’échelle nationale, c’est déjà exceptionnel… alors au niveau mondial ?

M. A. : Consommer peut être un pouvoir. Cela nous affaiblit si on consomme aveuglément, comme des individus. Les entreprises peuvent alors faire tout ce qu’elles veulent. Mais si on consomme comme une société, comme un groupe, en commun, on a un pouvoir énorme. Si les fermiers refusent dès demain d’acheter du Roundup, alors il disparaît. Ceux qui travaillent sans pesticides sont de plus en plus nombreux.

Mais les pesticides sont arrivés pour des raisons précises, pour pouvoir produire plus efficacement et en plus grande quantité. Est-ce que c’est possible de faire machine arrière aujourd’hui ?

M. A. : Après la première guerre mondiale, on s’est retrouvé avec des stocks de chimie dont on ne savait pas quoi faire, et on les a recyclés en en faisant des pesticides. Pourquoi utilise-t-on des pesticides ? Parce qu’on fait de l’agriculture massive, et non pas naturelle. La nature n’est pas faite pour cette agriculture, des champs énormes de monocultures où les sols sont complètement épuisés, où il faut mettre de l’engrais chimique pour pouvoir recultiver. Mais aujourd’hui, on a des technologies telles qu’on pourrait éviter d’utiliser des pesticides. Pour faire cela, il faut le soutien de l’État. Les fermiers ont besoin d’être soutenus. Le gouvernement doit mettre en place des systèmes pour éviter d’utiliser des pesticides. Pour cela, il faut que les intérêts économiques des lobbies arrêtent d’interférer. On est victimes de notre démocratie. Il y a des élus, des associations qui veulent continuer d’utiliser des pesticides, et qui se battent pour cela.

La photographie ne va pas changer le monde. Par contre, elle va soulever des questions. Mon idée, c’est qu’on regarde mon travail en se posant des questions nouvelles. À travers cela, on commence à voir un changement, au niveau individuel. Si les gens sortent de mon exposition en se disant « tiens, je ne savais pas cela… », peut-être que quand ils iront au supermarché, ils agiront désormais différemment.

 

Mathieu Asselin est un photographe franco-vénézuélien, spécialisé dans la photographie documentaire. Après avoir travaillé sur l’augmentation des inégalités aux Etats-Unis, il présente en 2017 aux Rencontres de la photographie à Arles le projet « Monsanto. Une enquête photographique », également édité en ouvrage chez Actes Sud.

 

Propos recueillis par Eugénie Bourlet. 

Photo : Publicités de la firme Monsanto exposées dans le projet « Monsanto® : A photographic investigation » de Mathieu Asselin, Rencontres de la photographie d'Arles 2017 – Champ aspergé de glyphosate, produit par Monsanto, dans le nord-ouest de la France, mai 2018 © JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP