« Il y a des jobs où l’essentiel du boulot est de prétendre travailler »

« Il y a des jobs où l’essentiel du boulot est de prétendre travailler »

Dans son dernier essai, David Graeber invente le concept de « bullshit jobs », ou « jobs à la con ». Selon lui, ces postes « qui ne servent à rien » et qui se mesurent précisément selon leur inutilité, révèlent en profondeur les dysfonctionnements du système capitaliste.

Vous avez écrit un article en 2013 « Sur le phénomène des bullshit jobs » pour le magazine en ligne Strike. Pourquoi avoir développé l’article dans un livre de 400 pages, largement composé d’une multitude de témoignages ?

David Graeber : J’avais écrit cet article sur le mode de la provocation, presque comme une blague. À ce moment-là, je travaillais sur d’autres projets qui me paraissaient bien plus importants : le droit divin, les inégalités sociales, j’essayais aussi de faire une synthèse de l’économie marxiste postkeynésienne… Bref je faisais tout un tas d’autres choses. Cet essai en particulier est né de la volonté de gonfler l’article, qui ne faisait que trois pages et qui a suscité beaucoup de réactions. J’ai mis le doigt sur ce phénomène de façon accidentelle mais j’ai réalisé qu’il devait y avoir des milliers de personnes qui s’assoient chaque jour à leur bureau et qui sont concernées par ces bullshit jobs. Les gens ont commencé à s'intéresser à ce problème social sur lequel personne n’avait écrit jusque-là… Certains se sont mis à me raconter ces histoires très détaillées sur ces jobs dingues qui n’ont aucun sens. Ils n’ont rien à faire de la journée donc évidemment, ils ont tout le temps d’y penser… Parfois ils ne font vraiment pas grand-chose, ils jouent aux jeux vidéo et donnent, tout au plus un coup de fil professionnel dans la journée ! Il y avait une telle demande qu’il a fallu que j’y réponde.

Pourquoi rester au bureau s’il n’y a rien à faire ? Cela peut arriver d’avoir fini ses tâches en avance, est-ce que cela ne justifie pas un départ en dehors des horaires admis ? Aucune personne ne travaille au même rythme après tout…

D. G. : Il y a une grande tendance chez les gens à considérer que même pendant les moments où ils n’ont rien à faire, ils doivent avoir l’air occupé pour satisfaire le patron. Or c’est une idée bizarre. Je ne pense pas que cela existait il y a 500 ans. Ce qu’il y a d’intéressant c’est d’essayer de comprendre comment cela est arrivé. Ça n’a rien de naturel. À la limite, on pourrait aussi se dire : « Et alors, qu’est-ce que ça peut faire ? » Une personne issue de la classe populaire ne plaindrait pas des types qui ont des jobs à la con. Sauf qu’en réalité, c’est plutôt mauvais. Ceux qui ont pour tâche de nettoyer par exemple, savent que le plus pénible, c’est quand une fois le travail accompli, on veut juste se détendre, fumer une cigarette ou boire une bière, et qu’au lieu de cela, on est obligé d’inventer une tâche inutile parce que le patron dirait : « Sur ce temps-là, tu travailles pour moi, repose-toi dans ton temps libre. » Peut-être que ça ne dure qu’une demi-heure, mais c’est horrible. Il y a des jobs où l’essentiel du boulot est de prétendre travailler. Le parfait exemple de cela, c’est l’ingénieur. Il est formé pour gérer des problèmes techniques compliqués. Celui qui rêvait de ce métier depuis son plus jeune âge, justement pour être confronté à la résolution de problèmes complexes et à l’évolution des technologies, trouve un job et réalise que celui-ci consiste à rester là à attendre que le climatiseur ne fonctionne plus. Il pense : « Ok, ce n’est pas si mal, je peux rester ici et concevoir une navette spatiale en attendant que le climatiseur ne se casse. » Mais non, ce n’est pas autorisé.

Vous distinguez les jobs de merde et les jobs à la con, alors qu’a priori on pourrait être tenté de confondre les deux. Pourriez-vous revenir sur cette distinction ?

D. G. : On a tendance à confondre les deux en effet, à imaginer qu’il s’agit de jobs terribles qui ne rapportent que peu d’argent. Au contraire, les bullshit jobs sont bien payés. Un job de merde est un job dont les conditions sont mauvaises, qui sont mal payés et dangereux pour la santé. Par exemple, les nettoyeurs dans mon université, utilisent des produits dangereux. S’ils tombent malades, ils ne sont pas payés pendant la durée de leur congé. Si cela leur arrive, non seulement ils sont empoisonnés, mais ils perdent de l’argent. D’un autre côté, et ce dont ils peuvent être fiers, c’est qu’ils sont absolument nécessaires au bon déroulement du quotidien dans l’université. S’ils tombaient tous malades, ce serait catastrophique ! Pour les bullshit jobs, c’est l’inverse : les conditions sont bonnes, ils sont bien payés, même lorsque l’employé tombe malade, il est traité avec respect. Mais contrairement aux nettoyeurs, qu’il soit là ou pas ne change rien, son absence ne suscite aucun problème ! C’est ce qui rend dingues les gens qui occupent ces postes. 37 % des gens pensent que leur travail ne change rien au monde, et aucun ne sont serveurs ou coiffeurs, ce sont des gens qui travaillent dans des bureaux. Cela doit vouloir dire que la grande majorité de ceux qui travaillent dans les bureaux ne font rien ! Ou rien qu’ils considèrent important.

Vous êtes assez confiant dans le genre humain pour penser que malgré leur habitude à travailler et à vivre dans un système où il est nécessaire de travailler, les gens pourraient s’occuper autrement pendant tout ce temps où ils ne font rien au travail…

D. G. : Quelqu’un m’a dit que pendant le débat sur la réduction de « la semaine de travail de 45 heures » aux États-Unis, l’une des questions qui revenaient était : « Que vont faire les gens avec cette heure supplémentaire de temps libre chaque jour ? » Ça inquiétait les gens et je trouve ça intéressant. Je suis anthropologue donc je sais que selon les sociétés, la quantité de travail varie énormément. Il existe très peu de sociétés où les gens travaillent 8 heures par jour, c’est inhabituel. Il y en a plus où les gens travaillent 2 heures par jour. Ça peut aller jusqu’à 5 ou 6 heures, mais c’est déjà beaucoup. Parfois ils travaillent jusqu’à 12 heures pendant une saison particulière, puis une heure ou aucune durant une autre. Et ce n’est pas comme si ces gens déprimaient parce qu’ils n’arrivent pas à trouver quelque chose à faire. C’est un cercle vicieux. Nous ne trouvons pas le temps d'imaginer ce que nous ferions si nous en avions ! Car les gens qui ont du temps l’occupent à faire des choses intéressantes ! Je me souviens d’un livre de traditions anglaises : la plupart d’entre elles viennent de la période qui a succédé la peste noire. La population européenne a diminué d’un tiers et les salaires ont augmenté – évidemment, parce qu’il y avait moins de travailleurs. Lorsqu’ils ont gagné plus d’argent, la première chose que les gens ont fait, c’est de prendre plus de vacances. Soudainement, un tiers des jours sont fériés et ces jours sont associés à des choses intéressantes à faire : « Ce jeudi, les femmes sont autorisées à former des groupes de maraudeurs, kidnapper les hommes et en demander une rançon », « Tel jour, nous faisons des courses de fromage », « Tel jour, les enfants dirigent l’école à la place de leurs enseignants », « Tel jour, nous construisons un dragon géant puis nous le brûlons ». Ils avaient le temps d’imaginer des choses inhabituelles, nous non.

Ne serait-ce pas une des conséquences du capitalisme, une telle spéculation autour de la valeur du travail ? Que faire face à cela ?

D. G. : Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un plan capitaliste. Mais d’un autre côté, je pense que parce qu’il ne s’agit pas d’une conspiration, on peut y faire quelque chose. C’est un problème de société. Rappelez-vous de cette citation de Barack Obama : « Tout le monde dit qu’une assurance maladie à billet simple serait bien plus efficace, mais pensez-y un peu, nous avons des millions de personnes qui travaillent dans ces boulots avec toutes ces firmes en concurrence à cause de toute cette redondance et de toute cette inefficacité. Que va-t-on faire de tous ces gens ? » Voilà le problème : même les politiques disent qu’ils pourraient régler le problème mais ils ne le font pas. Tout le monde sait, y compris les managers, qu’une personne travaille en moyenne 6 heures par jour, pas plus. Ils pourraient développer la productivité en diminuant le nombre d’heures de travail, alors pourquoi ne le font-ils pas ? Ils justifient cela par un argument moral assez bizarre mais ils le maintiennent pour des raisons politiques. Entre les deux, ils ne sont pas attentifs aux dysfonctionnements.

N’est-ce pas une manière de fonctionner qui est cultivée dès l’école ? Ce sentiment qu’il faut toujours être occupé pendant les heures de cours, même si l’on a fini son exercice, il s’agit de le relire… jusqu’à ce que tout le monde ait fini  ?

D. G. : Ce qu’on entend souvent est qu’on entraîne les gens à être des travailleurs d’usine. C’est pourquoi à l’école il y a ce système de sonneries par exemple, ces règles intérieures, c’est en partie militaire, mais surtout industriel. Mais j’insiste, la question est de savoir pourquoi on continue de fonctionner comme ça quand la plupart de ces gens ne vont pas aller travailler à l’usine.

Et vous avez la réponse ?

D. G. : Oui je l’ai, c’est pour préparer à ces bullshit jobs ! (rires) J’ai écrit un essai à propos de cela, avec Brian Eno (musicien et voisin de David Graeber, ndlr) qui s’intéresse aussi beaucoup à l’éducation « à la con » et avec qui on discute pas mal de ces sujets. Il a cette idée que l’école est là, fondamentalement, pour détruire notre imagination. Il m’a donné cet exemple d’un musicien qu’il connaît et qui est en fauteuil roulant. Il était batteur mais un jour il est tombé d’une fenêtre et s’est cassé le dos. Dès qu’il s’est retrouvé en fauteuil roulant, il s’est mis à fumer, et maintenant il fume deux paquets de cigarettes par jour. Donc Eno lui a demandé pourquoi il fumait autant et le batteur lui a répondu : « Je veux réduire la capacité énergétique de mon corps à un niveau qui convient à ma situation en fauteuil roulant. Car si j’étais une personne pleine d'énergie et d'endurance, je serais vraiment frustré… » Dans un sens, notre système éducatif ressemble à ça. Les gamins sont curieux, imaginatifs… On ne peut pas imaginer ça dans un espace de travail, ce serait le bazar ! Donc il faut les adapter au niveau approprié, qui correspond aux contraintes matérielles dans lesquelles ils se trouvent.

Comment est-ce que l’on pourrait fonctionner autrement ?

D. G. : On pourrait créer une situation dans laquelle les gens n’auraient pas besoin de faire un job à la con. Le problème que les gens soulèvent en permanence, c’est que faire quelque chose qui est clairement utile est si mal payé qu’il y a un risque de s’endetter, et de ne plus parvenir à survivre ou à assurer la survie de sa famille. Si les travailleurs sociaux et les professeurs ou les gens dont le travail est bénéfique à la société, étaient payés au moins autant que ceux qui occupent un bullshit job, personne ne ferait de bullshit job. Il s’agirait d’en revenir à des solutions collectives. Et c’est pourquoi avoir plus de temps et plus de ressources est nécessaire !

Vous vous dites par ailleurs favorable au revenu de base universel… justement pour dégager ces temps collectifs ?

D. G. : J’aimerais souligner que je ne parle pas de la version conservatrice où le revenu universel est utilisé comme une excuse pour privatiser les services publics ni de la version libérale qui donne très peu d’argent aux gens. Je parle de la version radicale : que chaque être humain devrait recevoir automatiquement un revenu. Et c’est à chacun de décider comment il contribue au monde. Ça, ce serait la vraie liberté économique. Nous sommes dans cette situation étrange où l’on convainc les gens que la liberté économique signifie le droit de disposer de soi. Et si la liberté économique signifiait de ne plus s’inquiéter d'avoir de quoi manger, d'avoir un toit ? La seule question qu’on aurait à se poser, c’est de savoir ce qu’on a à apporter au monde ! Pour moi, la présence des bullshit jobs et la façon dont les gens réagissent au fait qu’ils occupent un tel poste est la meilleure réponse aux objections contre le revenu universel. Ces objecteurs pensent que l’homme est naturellement paresseux, et qu’il ne ferait plus rien s'il recevait un revenu universel. Mais pourquoi n'emploieraient-ils pas le temps qu'ils passent à ne rien faire au bureau, à être heureux  ? Au lieu de cela, ils sont malheureux. Cela montre que les gens veulent faire quelque chose.

Pourrait-on imaginer une société sans cette notion de travail ?

D. G. : D’un coté, il y a des tâches qui doivent impérativement être accomplies. De l’autre, les gens ont besoin d’accomplir des actions dont ils pensent qu’elles peuvent transformer le monde d’une façon qui, en général, bénéficie aux autres ou à la nature. Ils ont besoin de penser qu’ils ont un impact positif sur le monde. La question est de savoir s’il est nécessaire de présenter cela comme du « travail ». En tant qu’anthropologue je dirais que la différence n’est pas toujours claire entre ce que l’on considère comme du travail et ce que l’on considère comme du loisir, du soin, du rituel, de l’éducation… Ces catégories se confondent parfois, certaines se superposent, certaines sont très distinctes… Il y aurait d’autres façons de les organiser. Est-ce du « travail » dont on a spécifiquement besoin ou est-ce de quelque chose d’autre ? Je ne suis pas sûr de la réponse à cette question. En revanche, je fais bien une distinction entre le type de travail qui pourrait être éliminé par l’automatisation et le type de travail dont on ne souhaite pas qu’il soit éliminé par ces technologies. Personne ne voudrait d’un robot en charge de retrouver un enfant perdu ou de calmer une personne ivre… Avec l’augmentation de l’automatisation, certaines formes de travail ou d’organisation deviennent plus importantes : celles que l’on ne voudrait pas automatiser précisément. C’est pourquoi je propose une sorte de valeur-travail basée sur les théories féministes du care plutôt que du travail productif, en faveur duquel nous avons un biais historique. Nous avons besoin de changer notre perception des catégories.

Dans un sens, vous expliquez qu’il faut tuer le capitalisme et repenser les modes d’organisations sociales qu’il suscite ?

D. G. : Parfois je pense que je poursuis l’école Karl Rove de l’anticapitalisme. Karl Rove était un stratège politique proche de Georges Bush et il avait un principe, qui est brillant selon moi, qui est de ne pas attaquer son adversaire sur ses points faibles mais plutôt sur ses points forts. Tout le monde sait que le capitalisme crée de la misère, de l’aliénation, des inégalités, mais certains rétorquent que ce système reste efficace. Donc, d’une certaine façon, ce que je fais dans ce livre est de dire que non, ce n’est pas efficace. C’est un mensonge. Quand je dis « je veux que ce livre soit une flèche dirigée vers le cœur de notre civilisation », d’une certaine façon, c’est ce que je revendique. Car même les choses qu’on pense positives dans le capitalisme ne le sont probablement pas.

 

À lire : Bullshit JobsDavid Graeber, éd. Les liens qui libèrent, 416 pages, 25 €

David Graeber est anthropologue et professeur à la London School of Economics. Il a publié, entre autres, « Bureaucratie, l'utopie des règles » en 2015 et « Bullshit jobs » en 2018 aux éditions Les liens qui libèrent.

 

Propos recueillis par Marie Fouquet.

Photo : David Graeber © Guido van Nispen / Creative Commons (Share/Adapt)

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