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« Il est interdit d'interdire »

Written by Richard Malka | May 16, 2018 1:45:00 PM

Transcription : 

Demander à un homme du droit, qu’il soit avocat, magistrat ou procureur, de commenter ce fameux slogan de mai 68, c’est quand même assez audacieux… C’est comme demander à un policier de commenter « CRS SS », ou à Laeticia Hallyday les règles de succession française. Ça ne le fait pas, puisque bien évidemment s’il est interdit d’interdire alors il est interdit d’interdire d’interdire, et, deuxièmement, qu’est-ce qu’il est interdit d’interdire ? Le meurtre, le vol, le viol, la corruption, la consommation de drogues ? Je ne crois pas que quiconque soit d’accord avec cela, enfin sauf peut-être sur le dernier point.

Au premier degré, ce slogan que la légende attribue à Jean Yanne sur le ton d’une boutade n’a pas de sens et peut paraître assez naïf. On ne peut pas dans une société civilisée en finir avec le droit, qui de Cicéron à Lacordaire protège les peuples contre la tyrannie des foules, le faible contre le fort, et éventuellement, les avocats contre le chômage. En mai 68, c’est une autre histoire. Depuis des siècles, l’État, la religion, les pouvoirs temporel, spirituel, régentent absolument tout. Le puritanisme, les conventions arbitraires, la morale, les bienséances écrasent la société. Le concept même de droits individuels est quasiment criminel : la liberté d’expression – sujet qui m’intéresse plus que tout autre – est criminel. Le chevalier de la Barre, Baudelaire, Flaubert, pourraient en attester, les droits syndicaux sont embryonnaires, le droit à la protection de la vie privée n’existe même pas – on l’a inventé en 1972 –, l’information est contrôlée, l’avortement est prohibé, les divorces sont humiliants pour les femmes, les Desproges et Coluche n’ont pas encore ouvert les portes de l’humour et, évidemment, c’est en matière de sexualité que la religion et l’État pèsent le plus lourdement sur la société, parce que c’est insupportable, ces espaces où la liberté humaine vient se nicher.

L’homosexualité est un délit qui sera abrogé en 1982 sous Robert Badinter : on ne milite même pas à l’époque pour l’égalité des droits mais simplement pour une reconnaissance minimale. Encore y a t-il bien pire, puisqu’aujourd’hui dans le monde, il y a 73 pays qui considèrent au mieux que l’homosexualité est un délit, et au pire un crime passible de la peine de mort. La pornographie aussi est prohibée, elle sera autorisée en 1970, et là encore, avec d’innombrables restrictions. Je me rappelle que, jeune avocat, j’assistais à des audiences un peu surréalistes où de vénérables magistrats étaient obligés de compter le nombre de fellations dans les films pornographiques pour déterminer le montant des amendes, avec des avocats retors qui avaient imaginé plaider qu’une fellation non aboutie ne pouvait pas être comptabilisée comme une fellation pour déterminer précisément le montant de l’amende… C’est allé jusque devant la Cour de Cassation. La société est verrouillée, cadenassée, écrasée par les censures, les interdits, les tabous et c’est dans cette société que va être poussé ce cri libertaire et euphorisant : « Il est interdit d’interdire ». Tout d’un coup, tout devient possible. Tous les rêves, tous les espoirs, toutes les libertés. Une pulsion de vie, une pulsion érotisante irrigue la société et la jeunesse. C’est un cri du cœur, un cri du ventre, qui va desserrer l’étau de la société et des églises sur la liberté humaine. Et c’est un cri qui va se traduire par les innombrables avancées juridiques que je viens d’évoquer et bien d’autres.

Mais ce serait un peu trop facile de m’en tenir au passé et de ne pas évoquer le présent, et ce serait beaucoup trop consensuel de ne parler que de mai 68. Alors, qu’est devenu ce cri libertaire 50 ans plus tard ? Est-ce que le combat pour les libertés est définitivement gagné pour toujours ? Je ne crois pas. Cinquante ans plus tard, des vieux censeurs réactionnaires, il en existe toujours quelques-uns, mais c’est une espèce en voie de disparition. Ont-ils été remplacés par d’autres ?

Aujourd’hui, on ne pénalise plus les drogues au nom de la morale, mais avec la bonne conscience des impératifs de santé publique. Aujourd’hui, on n’interdit plus l’ouverture d’un sex shop ou de ses successeurs, les loves shop branchés, au nom des bonnes mœurs, mais depuis 2007, au nom des droits de l’enfance. En 2007, une loi qui interdit la vente d’objets pornographiques à moins de 200 mètres d’un établissement d’enseignement est promulguée. Il se trouve qu’à Paris, il n’existe pas de périmètre de moins de 200 mètres où il n’y a pas d’établissement d’enseignement. Sauf dans les cimetières, ce qui sont des lieux peu propices pour ce type de commerce… Aujourd’hui, on ne cherche plus à interdire la Belle au bois dormant à raison d’un baiser hors mariage, ce qui avait été le cas à l’époque, mais parce que le prince embrasse madame sans son consentement. Aujourd’hui, l’État ne condamne plus les blasphémateurs à mort, mais ils meurent quand même. Aujourd’hui, on n’interdit plus la GPA au nom des Évangiles, mais pour éviter la marchandisation des corps. On n’interdit plus au nom de la religion ou de l’ordre public, mais au nom du bien collectif, et l’on n’appelle plus cela interdiction. Ne serait-ce pas là une mutation des interdits ?

On en arrive à une situation qui me rappelle furieusement celle de Figaro dans le Barbier de Séville : « Pourvu que je parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui ne tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement ». Parfois, j’ai l’impression que nous sommes un peu dans cette situation. La dure réalité, c’est peut-être que chacun d’entre nous est un censeur en puissance, et de bonne foi. C’est une discipline quotidienne de ne pas vouloir transformer sa propre morale en dogme pour tous. C’est la raison pour laquelle les Pères fondateurs de la Constitution américaine, se méfiant de chacun, de tous et de l’État en particulier, sont à l’origine de ce qui est à ma connaissance la seule loi au monde qui interdit d’interdire. C’est le fameux premier amendement de la Constitution américaine, il tient en une ligne : « Le Congrès n’adoptera aucune loi qui limitera la liberté d’expression ou de la presse ». La Constitution retire au législateur le droit d’interdire, et interdit d’interdire parce que dès lors qu’il y a une possibilité, la tentation est trop grande.

On trouve toujours mille bonnes raisons en bonne conscience et de bonne foi pour promulguer des interdictions. Ce fameux slogan, il était peut-être naïf, un peu absurde, mais au moins devrait-on s’en souvenir et lui rendre grâce, le tourner contre soi-même comme la fameuse plume dans la plaie et s’en pénétrer chaque matin avant d’adhérer à la moindre des interdictions.

 

Photo : Richard Malka © Cedric Cannezza
Enregistrement : Ground Control