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« Hussein, Hussein », un slogan significatif de la culture iranienne

Written by Sandrine Samii | Jan 9, 2018 2:19:35 PM

Symbolisée par l'augmentation du prix des œufs, la baisse du pouvoir d'achat a suscité les vives manifestations (on parle de « révolte des œufs ») qui ont secoué l'Iran ces dernières semaines. Mais les slogans qui ont résonné à travers tout le pays ne se limitent pas à cette donnée économique. Ils évoquent des images et des récits significatifs de la culture iranienne. Parmi eux, celui de l'imam Hussein, en particulier, traverse les révoltes de 1979 à aujourd’hui.

 

Al-Hussein ibn Ali, le visage d'une rébellion

 

« Al-Hussein ibn Ali est le petit-fils du prophète Mahomet et le troisième imam de l'islam chiite, la religion majoritaire en Iran », raconte Mahnaz Shirali*, sociologue spécialiste de la République islamique de l'Iran. En 680, son destin est scellé lorsqu'il refuse de prêter allégeance au calife Yazīd Ier, fils de Mu'awiya Ier, lui-même calife de la dynastie régnant alors sur le Moyen-Orient. L'imam insiste, invoquant le traité Hasan–Mu’awiya qui interdisait au père de nommer son propre successeur. Son audace lui vaut d’être attaqué, lui et 72 de ses partisans, par 30 000 hommes du calife dans ce qui devint la bataille de Kerbala. Il est tué et sa tête remise à Yazīd Ier. Pour les chiites, il devient le « seigneur des martyrs », le visage d’une rébellion contre un gouvernement indu.

En 1979, les architectes de la révolution islamique invoquent le mythe d'Hussein pour détrôner la monarchie iranienne du shah Mohammad Reza Pahlavi. Anaïs-Trissa Khatchadourian, doctorante spécialisée dans l'étude du chiisme, explique que « Khomeiny fait appel à la mémoire collective chiite pour légitimer ses revendications » (1), comparant Mohammed Reza Pahlavi à un « Yazid des temps modernes ».

 

« Hussein, Hussein est leur slogan, mais le viol est ce qu'ils honorent »

 

En 2009, les Iraniens se réapproprient ce récit contre un régime qui l’avait utilisé avec succès trente ans plus tôt. Quand ils descendent dans la rue pour protester contre la réélection de Mahmoud Ahmadinedjad, à l’issue d’un scrutin jugé frauduleux par son opposant Mir Hossein Moussavi et les centaines de milliers d'Iraniens qui formaient alors le mouvement vert, ils scandent « Ya Hussein, Mir Hossein ». Le slogan est un appel à soutenir Moussavi contre le gouvernement ultra-conservateur. « Ya Hussein » est un appel à la mémoire de l'imam Hussein, récité lors de rites religieux. Par proximité, « Mir Hossein » et la cause qu’il défend sont ennoblis. Les manifestants redistribuent les cartes, légitimant du nom de la figure pieuse non pas ceux qui représentent la théocratie mais ceux qui incarnent la justice et la résistance contre un pouvoir illégitime. 

Aujourd'hui, des Iraniens utilisent à nouveau la portée symbolique de l'imam pour dénoncer l’immoralité du régime, en décalage violent avec la piété et la vertu qu’il prétend incarner. Sur une vidéo, on entend des manifestants crier « Hussein, Hussein est leur slogan, mais le viol est ce qu'ils honorent ». « Tout est là, religion, criminalité, honneur. C'est une critique politique, une critique du système », explique Mahnaz Shirali. Pour la chercheuse, ce qui caractérise cette révolte est l'intensité avec laquelle les Iraniens, toutes classes sociales confondues, s'attaquent directement à la république islamique. « Entendre "À bas la République islamique" d'une manière aussi généralisée, c'est du jamais vu. C'est le signe qu'ils n'ont plus aucun espoir que ce régime s'améliore », ajoute-t-elle.

 

* Mahnaz Shirali, habilitée à diriger des recherches (HDR) en sciences politiques.

(1) « Étude du discours des dirigeants de la République Islamique »

Photo : Stringer/Anadolu Agency/Via AFP